Phạm Văn Phú naît le 16 octobre 1928 dans la province de Hà Đông, au Tonkin (Indochine française), aujourd’hui intégrée à Hanoï. Certaines sources vietnamiennes mentionnent l’année 1929, et d’autres documents anciens indiquent 1927 — incertitude assez courante pour les officiers vietnamiens nés sous l’administration coloniale, où l’état civil était parfois reconstitué a posteriori. La date la plus largement retenue par les historiens militaires (notamment George Veith dans Black April) demeure le 16 octobre 1928.
Issu d’un milieu modeste du delta tonkinois, le jeune Phú maîtrise rapidement le français et débute sa carrière militaire en 1949–1950 comme interprète au sein du Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient. Repéré pour ses qualités intellectuelles et son allant, il est sélectionné pour intégrer l’École militaire interarmes de Đà Lạt (Trường Võ bị Liên quân Đà Lạt), équivalent vietnamien de Saint-Cyr créé sous les auspices français. Il sort officier en juillet 1953, à l’âge de 24 ans, dans la promotion dite « 8ᵉ classe » de l’Académie (selon la numérotation française des promotions de Đà Lạt).
Affectation au 5e BPVN — les « Bawouan »
À sa sortie de Đà Lạt, Phú est affecté au 5e Bataillon de Parachutistes Vietnamiens (5ᵉ BPVN), l’une des deux unités aéroportées de l’Armée nationale vietnamienne (ANV) de l’État du Vietnam de Bảo Đại, alors intégrée à l’Union française. Le bataillon, surnommé les « Bawouan » (déformation phonétique de l’acronyme BPVN par les paras eux-mêmes), est composé d’environ 700 hommes : un encadrement franco-vietnamien (près d’une centaine de Français pour près de 600 Vietnamiens), formé selon les standards rigoureux des troupes aéroportées coloniales. Phú y reçoit le commandement de la 2e compagnie, avec le grade de lieutenant.
Le 5e BPVN, sous les ordres du capitaine André Botella, avait initialement sauté sur Diên Biên Phu le 22 novembre 1953 dans le cadre de l’opération Castor, puis avait été partiellement retiré. Il est remis en alerte aéroportée le 14 mars 1954, au lendemain de l’attaque viêtminh sur Béatrice, et largué l’après-midi même sur la cuvette assiégée. Les premières vagues sont prises sous le tir des 105 mm viêtminh ; le reste du bataillon doit être délesté sur des zones de saut de secours près du point d’appui Isabelle, à l’extrémité méridionale du camp retranché. Le regroupement s’achève vers 18 heures, et le bataillon reçoit l’ordre de défendre Eliane 4.
La contre-attaque manquée sur Gabrielle (15 mars)
Dans la nuit du 14 au 15 mars, alors même qu’il vient à peine d’être parachuté et qu’il ne connaît pas le terrain, le 5e BPVN est désigné — faute de troupes fraîches disponibles, le lieutenant-colonel Langlais refusant d’engager le 8e Choc et le 1er BEP — pour la contre-attaque destinée à dégager le point d’appui Gabrielle. L’opération est un échec : les paras vietnamiens s’arrêtent à mi-chemin, désorganisés par le pilonnage et un commandement défaillant à l’échelon section. Le lieutenant-colonel Langlais reproche au bataillon, dans des termes peu aimables, un « manque de punch ».
C’est dans ce contexte que le lieutenant Phạm Văn Phú, exigeant et soucieux de l’honneur de son unité, propose au capitaine Botella de faire fusiller deux de ses chefs de section qui n’avaient pas été à la hauteur. Botella refuse cette extrémité et se contente de les rétrograder au rang de simples soldats, voire d’employer comme coolies les hommes qui s’étaient mal comportés, et exclut du bataillon ceux dont la conduite n’avait pas été irréprochable. Cet épisode, rapporté par les anciens du 5e BPVN (notamment dans les archives de l’ANAPI – Association Nationale des Anciens Parachutistes Indochinois), illustre le tempérament rigoureux et entier qui caractérisera Phú toute sa carrière.
Eliane 1 et la Marseillaise (10-11 avril 1954)
Le bataillon, ainsi « purgé », va prouver sa valeur dans les semaines suivantes. Engagé en permanence sur les points d’appui Dominique, Eliane et Huguette, il participe notamment, le 27 mars, au dégagement de Huguette 6.
L’épisode le plus emblématique survient dans la nuit du 10 au 11 avril 1954, lors de la grande contre-attaque montée par le commandant Marcel Bigeard pour reprendre le point d’appui Eliane 1, perdu le 30 mars. Après l’assaut du 6ᵉ BPC, puis du 2/1er RCP de Bréchignac, puis du 1er BEP qui monte à l’assaut en chantant Contre les Viets, c’est au tour de deux compagnies du 5e BPVN — la 2e compagnie du lieutenant Phạm Văn Phú et la 3e compagnie du capitaine Guilleminot — d’être engagées dans la mêlée.
Les « Bawouan », qui n’ont pas de chant de marche propre, entonnent alors La Marseillaise — le seul chant qu’ils aient appris à l’école française — en montant à l’assaut, aux côtés des légionnaires-paras. À deux heures du matin, les derniers Viêtminh sont délogés d’Eliane 1. Cet épisode, rapporté dans les journaux de marche et par plusieurs témoins (de Verdelhan, Fauroux), a profondément marqué les officiers français présents et reste l’un des moments les plus émouvants de la bataille. La position sera tenue par les Français jusqu’au 1er mai. Phú gagne dans ces combats l’estime durable de ses pairs français.
Pertes et captivité
Du 14 mars au 7 mai 1954, le 5ᵉ BPVN perd 709 tués et disparus, dont 25 officiers (13 Vietnamiens et 12 Européens) — un taux de pertes catastrophique qui en fait l’unité auxiliaire « la seule distinguée comme telle dans son ensemble pendant la bataille » selon les sources de la Légion étrangère. Le bataillon est réorganisé à trois compagnies réduites le 1ᵉʳ avril, et combat sur les Eliane jusqu’à la fin. Le 7 mai 1954 à 10 h 30, une dernière poussée viêtminh submerge Eliane 4, défendue par une douzaine de « Bawouan » encore valides.
Phạm Văn Phú est fait prisonnier avec les survivants de la garnison. Il est détenu pendant 16 mois dans les camps viêtminh, où les conditions sont effroyables : la moitié des prisonniers de Diên Biên Phu y mourront. Phú y contracte une tuberculose qui altèrera durablement sa santé. Il est libéré à l’automne 1955, dans le cadre des accords de Genève (juillet 1954) qui mettent fin à la guerre d’Indochine.
Carrière dans l’Armée de la République du Vietnam (ARVN)
À sa libération, Phú reste en service dans la nouvelle Armée de la République du Vietnam (ARVN), créée le 26 octobre 1955 à la naissance de la République du Vietnam de Ngô Đình Diệm. Il devient l’un des premiers commandants des Forces spéciales (Lực Lượng Đặc Biệt), dont il sera chef d’état-major. Il sert ensuite dans le delta du Mékong, puis comme commandant adjoint de la 1re Division d’infanterie, l’une des unités les plus prestigieuses de l’ARVN, déployée près de la zone démilitarisée du 17e parallèle.
En août 1970, il prend le commandement de cette 1re Division d’infanterie. Il y dirige les opérations lors de l’opération Lam Son 719 (février-mars 1971), incursion sud-vietnamienne au Laos visant à couper la piste Hô Chi Minh, qui se solde par un quasi-désastre malgré quelques succès tactiques. Sa conduite à la tête de la division lui vaut sa promotion au grade de général de brigade (puis de général de division par la suite).
L’offensive de Pâques 1972 et l’épuisement
Lors de l’offensive de Pâques lancée par l’Armée populaire vietnamienne (APVN) le 30 mars 1972, Phú commande toujours la 1re Division en première ligne. La pression continue, conjuguée aux séquelles de la tuberculose contractée en captivité, le conduit à un état d’épuisement physique qui force le commandement à le relever et à l’hospitaliser. Dans une interview au New York Times début février 1972, il avait, avec son collègue le général Vũ Văn Giai (3e Division), exprimé le scepticisme quant à une offensive imminente — une analyse qui se révélera erronée quelques semaines plus tard.
Après convalescence, il est nommé début 1973 directeur du Centre national d’entraînement de Quang Trung, le plus grand centre d’instruction de l’ARVN, situé près de Saïgon — affectation considérée comme une mise en retrait honorable.
Le commandement du IIᵉ Corps et le désastre de mars 1975
Le 5 novembre 1974, contre l’avis d’une partie de l’état-major, Phú est nommé commandant du IIe Corps d’armée et de la 2e Région militaire, dont le poste de commandement est à Pleiku sur les hauts plateaux du Centre. Cette région, immense et stratégique, couvre toute la chaîne annamitique. Plusieurs observateurs — dont les officiers interrogés après-guerre par la RAND Corporation — ont jugé qu’il s’agissait d’une promotion au-delà de ses compétences : « bon commandant de division », il était jugé « inapte au commandement de corps d’armée », doté de « capacités intellectuelles et professionnelles limitées », un « homme qui agit selon ses sentiments plus que selon sa logique » selon la formule du colonel Lê Khắc Lý, son chef d’état-major.
La bataille de Ban Mê Thuột (10 mars 1975)
Le 10 mars 1975, l’APVN déclenche la campagne 275 par une attaque massive et concentrée sur Ban Mê Thuột, capitale de la province du Darlac. Trompé par les manœuvres de diversion ennemies, Phú était convaincu que l’objectif principal était Pleiku ou Kontum ; sa réaction est tardive et insuffisante. La ville tombe en quelques jours.
La conférence de Cam Ranh (14 mars 1975)
Le 14 mars 1975, Phú est convoqué en urgence à la base de Cam Ranh par le président Nguyễn Văn Thiệu. Sont également présents le général Cao Văn Viên (chef d’état-major général), le lieutenant-général Đặng Văn Quang (conseiller à la sécurité) et le Premier ministre Trần Thiện Khiêm. Thiệu décide alors le retrait des hauts plateaux pour reprendre Ban Mê Thuột, en utilisant la route interprovinciale 7B — voie de communication secondaire, mal entretenue, traversant des zones forestières — pour replier les forces de Kontum-Pleiku vers la province de Khánh Hòa, puis remonter par la route 21.
La « convoi des larmes » (16-25 mars 1975)
Phú confie le commandement du retrait au général de brigade nouvellement promu Phạm Duy Tất, commandant des Rangers (Biệt Động Quân) du IIe Corps. Lui-même quitte Pleiku le 16 mars en hélicoptère pour transférer son PC à Nha Trang. Cette décision — abandonner son commandement sur le terrain au moment le plus critique — lui sera amèrement reprochée. Un témoin interrogé par la RAND insinuera qu’il craignait, plus que tout, d’être à nouveau capturé comme à Diên Biên Phu 21 ans plus tôt.
Le retrait tourne au chaos absolu. La piste 7B s’engorge, les colonnes militaires se mêlent à un exode de centaines de milliers de civils, l’APVN intercepte la colonne dès le 18 mars. Sur les 60 000 soldats engagés dans le repli, seuls environ 20 000 atteignent Tuy Hòa le 25 mars, dans un état empêchant toute reprise du combat. Cet épisode, qualifié dans les rapports américains de « l’une des opérations de retrait les plus mal planifiées et les plus mal exécutées des annales militaires », précipite l’effondrement de tout le dispositif sud-vietnamien.
Tentative de suicide et chute de Saïgon
Le 2 avril 1975, près de Phan Thiết, Phú apprend du général Nguyễn Văn Hiếu (commandant adjoint du IIIe Corps) que son IIe Corps a été dissous et ses unités résiduelles intégrées au IIIe Corps. Anéanti, il tente de se suicider d’un coup de pistolet, mais est désarmé par l’un de ses officiers et évacué en hélicoptère vers Saïgon. Convoqué par la suite à Saïgon pour s’expliquer, il se déclare malade et refuse de comparaître.
Le 29 avril 1975, alors que les chars nord-vietnamiens approchent de la capitale, Phạm Văn Phú absorbe une dose massive de médicaments. Sa famille le transporte à l’hôpital Grall (ancien hôpital militaire français de Saïgon, surnommé « Đồn Đất »). Il meurt dans la matinée du 30 avril 1975, quelques heures après que le président Dương Văn Minh eut annoncé la reddition sans condition de la République du Vietnam. Il avait 46 ans.
Postérité et controverse
Phạm Văn Phú est l’un des cinq généraux sud-vietnamiens à se donner la mort lors de la chute de Saïgon, aux côtés de Nguyễn Khoa Nam (IVe Corps), Lê Văn Hưng (commandant adjoint du IVᵉ Corps), Trần Văn Hai (7e Division) et Lê Nguyên Vỹ (5e Division). Ces cinq officiers sont aujourd’hui honorés dans les communautés vietnamiennes en exil sous le nom des « cinq généraux martyrs » (Ngũ Hổ tướng tuẫn tiết).
Son bilan militaire reste objet de débat. Sur le plan strictement personnel, son courage au combat – démontré à Diên Biên Phu, dans les forces spéciales, à Lam Son 719 — n’est pas contesté. En revanche, son commandement du IIe Corps en mars 1975 est généralement considéré, y compris par ses anciens subordonnés interrogés par la RAND Corporation, comme l’une des causes immédiates de l’effondrement militaire de la République du Vietnam. Ses défenseurs soulignent qu’il s’est trouvé pris dans un ordre de retrait improvisé décidé par Thiệu lui-même, sans préparation logistique ni soutien blindé, et que la déliquescence générale du dispositif sud-vietnamien dépassait largement ses moyens.


