Le canon sans recul de 75 mm

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Le M20 est un canon sans recul américain de 75 mm développé à partir de 1944 par la Small Arms Division de l’Ordnance Department de l’US Army. Conçu en parallèle d’un modèle de 57 mm (le M18), il s’inspire des travaux antérieurs sur le canon sans recul de 57 mm T15E3. Sa production démarre en mars 1945, et il ne connaît qu’un usage limité durant les derniers combats de la Seconde Guerre mondiale, dans les théâtres européen et pacifique. 

Le principe repose sur une douille d’obus perforée et une culasse à évent arrière : les gaz propulseurs s’échappent par l’arrière du tube et compensent la force de propulsion vers l’avant, annulant ainsi le recul. Cette particularité permet de se passer d’un dispositif de récupération de recul et donc d’alléger considérablement la pièce. L’arme peut être servie depuis un trépied de mitrailleuse M1917A1 .30, depuis l’épaule ou sur affût véhicule, généralement une jeep. 

Le M20 a été largement employé pendant la guerre de Corée, où il a échoué à détruire le moindre T-34-85 nord-coréen lors de la bataille d’Osan, le 5 juillet 1950. Réorienté vers le rôle d’appui-feu d’infanterie, il s’est montré efficace contre les bunkers, tranchées et fortifications de campagne. 


Fiche technique

  • Calibre : 75 mm (munition 75 × 408 mm R)
  • Longueur : 2,08 m
  • Poids du tube nu : environ 52 kg ; à Diên Biên Phu, la pièce démontable est répartie en deux fardeaux de 80 kg au total 
  • Vitesse initiale : environ 300 m/s (1 000 ft/s) avec obus HEAT
  • Portée maximale : environ 6,4 km (7 000 yards) en tir indirect
  • Portée pratique : environ 365 m (400 yards) antichar ; 900 m (1 000 yards) contre infanterie
  • Munitions : HEAT (9,32 kg), HE (9,92 kg), fumigène WP (10,26 kg)
  • Pénétration : jusqu’à 100 mm de blindage avec la charge creuse HEAT
  • Affût : trépied de mitrailleuse Browning M1917A1 .30
  • Pivot horizontal : 360°
  • Servants : 2 à 3 hommes
  • Cadence : tir coup par coup, chargement par la culasse

L’arme dispose d’un système de visée pour le tir direct comme pour le tir indirect. Sa principale contrainte tactique tient au cône de gaz éjecté à l’arrière, qui interdit l’emploi en bunker fermé et impose de dégager la zone de soufflage sur plusieurs mètres.

Adoption par l’armée française et premiers emplois en Indochine

Le M20 entre dans l’arsenal de l’armée française à la fin des années 1940. Il équipe des sections parachutistes et est largué pour la première fois à Phu Doan, le 9 novembre 1952, lors de l’opération Lorraine. Entre 1951 et 1953, les sections de 75 SR ont participé à plus d’une dizaine d’opérations, parfois transportées à dos de mulet lors des raids sur Son La, Takhoa ou Konoi. 

En juin 1953, les deux sections existantes sont regroupées en une batterie fictive à quatre pièces, chargée d’instruire les bataillons parachutistes sur le 75 SR et le mortier de 120 mm. Peu après, une note du général Gilles, commandant les Troupes Aéroportées d’Extrême-Orient, crée la Batterie d’Artillerie Légère Parachutiste (BALP), unité opérationnelle à 6 pièces de 75 mm SR commandée par le lieutenant Leduc et rattachée à la Base Aéroportée Nord.

Le Groupe de Marche du 35e RALP (GM 35)

En métropole, le 35e Régiment d’Artillerie Légère Parachutiste (35e RALP), stationné à Tarbes, met sur pied un Groupe de Marche (GM 35) à deux batteries de tir. Le 7 novembre 1953, le GM 35 débarque à Haïphong. Il aligne un état-major, une batterie de commandement et de services (BCS) et trois batteries de tir de 6 pièces de 75 SR, soit 25 officiers, 74 sous-officiers et 230 hommes du rang, plus deux détachements de liaison et d’observation (DLO) par batterie. Le commandement est confié au chef d’escadron Millot, secondé par le capitaine Castaignet. 

L’unité s’installe sur le terrain de l’hippodrome de Hanoï, puis prend ses quartiers à Ha Duong, à une dizaine de kilomètres au sud-ouest de la capitale, où elle est intégrée au dispositif d’appui des parachutistes.

L’opération aéroportée Castor doit s’emparer de la cuvette de Diên Biên Phu pour couper la route du Laos au Viêtminh, dans le cadre du plan Navarre. Elle débute à 10 h 35 le 20 novembre 1953 avec le largage du 6e BPC et du II/1er RCP sur le terrain d’aviation. Dans l’après-midi, le 1er BPC et des éléments du 35e RALP sont parachutés à leur tour. 

Selon le journal de marche du 35e RALP, huit canons de 75 sans recul touchent le sol le 20 novembre avec 40 coups par pièce. Le PC du GM 35 et deux batteries de 75 SR sont parachutés avec leurs munitions et l’antenne chirurgicale n° 1. Le canon, démontable en deux fardeaux d’environ 80 kg au total, et ses munitions de 12 kg pièce, sont récupérés et déplacés à dos d’hommes. 

Un câble chiffré du général Navarre adressé à Paris le soir même indique : « L’opération a débuté ce matin par largage, à 10 h 30, d’une première vague de deux bataillons parachutistes. Une deuxième vague, composée d’un bataillon renforcé par des éléments d’un groupe de canons de 75 SR a sauté à 15h. » 

Le 21 novembre, le chef d’escadron Millot prend le commandement des moyens-feux du camp retranché. Pendant les premiers jours, les artilleurs assurent l’appui des bataillons engagés, notamment de nuit, car l’aviation n’intervient qu’en clair. Le capitaine Clairfond, commandant la 2e batterie du GM 35, sert également comme DLO auprès du 1er BEP. 

L’organisation tactique du GM 35 à Diên Biên Phu

Chaque batterie est articulée autour de deux DLO, d’une section de commandement, de deux sections de tir à deux pièces de 75 chacune (servies par 10 hommes par pièce) et d’une section de protection à deux groupes de combat. Les DLO accompagnent les bataillons parachutistes lors des opérations de reconnaissance et de nettoyage menées autour de la cuvette en novembre et décembre 1953. 

Le commandant Victor Le Gall, officier reconnaissance du GM 35 à Diên Biên Phu, rappelait : « C’était la première fois dans une guerre, qu’un groupe d’Artillerie était parachuté. Il n’y a eu aucune occasion depuis. »

D’après l’ordre de bataille de Diên Biên Phu, le GM 35, équipé de canons de 75 mm sans recul, reste sur le camp retranché jusqu’au 25 décembre 1953. Du 28 décembre 1953 au 12 janvier 1954, le GM 35 participe aux opérations menées par les bataillons parachutistes dans la région de Seno, au Laos. Le 13 janvier, le groupe est transporté par avion vers Saïgon, puis sur Nha Trang pour l’opération Atlante. Le 13 mars 1954, jour du premier assaut du Viêt-minh sur Diên Biên Phu, le GM/35 est retiré d’urgence de Pleïku par avion pour rejoindre sa base arrière. 

À partir du 27 mars, et jusqu’à son départ pour Kien An le 24 juin, le GM/35 reste à Ha Duong et fournit quotidiennement des renforts parachutistes à l’artillerie du camp retranché. Plusieurs cadres et sous-officiers du régiment retournent ainsi dans la cuvette en pleine bataille, comme le lieutenant Juteau, présent du 3 avril au 7 mai 1954. Le maréchal-des-logis Delobel, le brigadier Charrier et le canonnier Nallet sont parmi les premiers évadés du camp en mai 1954. 

La présence de 75 SR à Diên Biên Phu pendant la bataille proprement dite (mars-mai 1954) fait l’objet d’un débat documenté. D’après le JMO de mars du 35e RALP, deux pièces de 75 SR ont été mises en alerte puis deux autres fin mars 1954 pour Diên Biên Phu, mais début avril l’alerte est levée et la livraison annulée. Toutefois, le lieutenant Allaire, parachuté le 16 mars 1954 sur « Eliane », a commandé sur cette position des appuis comprenant des canons de 75 sans recul, quatre mortiers de 81 et plusieurs de 60, pour aider à détruire l’artillerie vietnamienne qui domine la cuvette. Des bordereaux de réception (BQR) émis par le GONO (Groupement Opérationnel du Nord-Ouest) attestent par ailleurs de l’arrivée de deux 75 SR pendant la bataille. 

Le journal de marche du 7 mai 1954, dernier jour de la bataille, mentionne encore un « harcèlement général de la position en particulier au 75 SR », sans préciser si l’arme était servie côté français ou côté viêtminh. 

Unités françaises ayant servi le 75 SR

  • Groupe de Marche du 35e Régiment d’Artillerie Légère Parachutiste (GM/35 RALP), chef d’escadron Millot, principale unité dotée des 75 SR à l’arrivée et durant l’opération Castor.
  • Batterie d’Artillerie Légère Parachutiste (BALP) du lieutenant Leduc, rattachée au GM 35 et intégrée à son dispositif.
  • Détachements de Liaison et d’Observation (DLO) rattachés aux bataillons parachutistes (1er BEP, 5e BPVN, 1er RCP, 6e BPC, 8e BPC notamment).
  • Renforts parachutés du 35e RALP durant la bataille, intégrés aux groupements d’artillerie du camp retranché.

L’emploi par l’adversaire

Le Viêtminh disposait également de canons sans recul de 75 mm, copies chinoises Type 52 du M20. L’ordre de bataille indique que le Régiment d’artillerie 675, sous les ordres de Doan Tue, alignait notamment 18 à 20 canons de 75 mm, et que le Régiment de mortiers lourds 237 comportait un bataillon de canons de 75 mm sans recul. Ces pièces ont été utilisées dans les phases finales de la bataille pour le harcèlement des positions françaises et la destruction d’objectifs ponctuels. 

Bilan technique

Conçu à l’origine comme arme antichar, le M20 a montré ses limites dans ce rôle dès la guerre de Corée, ses obus HEAT ne pouvant percer le blindage incliné des chars soviétiques. À Diên Biên Phu, où aucun blindé adverse n’était présent, il a été employé comme arme d’appui d’infanterie et d’artillerie d’assaut. Sa légèreté relative et sa capacité à être parachutée en deux fardeaux en ont fait un outil adapté aux opérations aéroportées, mais son rayon d’action limité et son cône de gaz arrière imposaient un emploi en première ligne, exposé aux tirs ennemis. Le 35e RALP, première unité d’artillerie au monde à avoir été intégralement parachutée en opération de guerre, conserve dans ses traditions le saut sur Diên Biên Phu du 20 novembre 1953.

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