Jean Gilles est un officier général français, né le 14 octobre 1904 à Perpignan et mort le 10 août 1961 à Mont-Louis, dans les Pyrénées-Orientales. Officier d’infanterie coloniale devenu l’une des principales figures des troupes aéroportées françaises, il a commandé les parachutistes engagés en Indochine de 1951 à 1954. À ce titre, il a dirigé en novembre 1953 l’opération Castor, le plus important assaut aéroporté de la guerre d’Indochine, qui a installé le corps expéditionnaire dans la cuvette de Diên Biên Phu. Il a assuré le commandement de la place pendant les premières semaines de son aménagement, avant de la remettre, en décembre 1953, au colonel Christian de La Croix de Castries, qui dirigera la garnison durant la bataille de mars-mai 1954. Gilles a ensuite commandé l’opération aéroportée française lors de la crise de Suez (1956), puis le corps d’armée de Constantine pendant la guerre d’Algérie. Reconnaissable à son bandeau noir – il avait perdu un œil dans sa jeunesse –, il figure parmi les officiers généraux les plus décorés de l’armée française.
Jean Marcellin Joseph Calixte Gilles appartient à une famille marquée par le métier des armes. Son père, Joseph Marius Gilles, capitaine d’infanterie, est tué à la tête de sa compagnie en septembre 1914, dans les premières semaines de la Première Guerre mondiale. Sa mère, Marie Pagès, l’élève dans le Roussillon. Sa sœur cadette, Madeleine Gilles (1906-1998), s’engage plus tard dans la Résistance et deviendra maire de Mont-Louis.
Orphelin de guerre, le jeune Gilles entre dès l’âge de douze ans au prytanée militaire de La Flèche, établissement destiné notamment aux fils de militaires. En 1922, à 18 ans, il est admis à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et intègre la 109e promotion, dite « Metz-Strasbourg » (1922-1924). Il en est le plus jeune élève ; le plus âgé est un futur maréchal de France, Philippe Leclerc de Hauteclocque.
C’est à Saint-Cyr que survient l’accident qui marquera durablement sa silhouette : lors d’un exercice de tir, Gilles est grièvement blessé et perd un œil. Il parvient à se maintenir dans sa promotion malgré ce handicap, mais doit renoncer à la carrière d’aviateur à laquelle il se destinait. Tout au long de sa vie militaire, ses hommes le surnommeront « nonœil » ou « le cyclope ». En 1933, il épouse Suzanne Tivolle, dont il aura quatre fils : Pierre, qui deviendra général de brigade aérienne, Michel, Louis et Henri.
Premières campagnes et entre-deux-guerres
À sa sortie de Saint-Cyr en 1924, le sous-lieutenant Gilles est affecté au 24e régiment de tirailleurs sénégalais, en garnison à Perpignan, puis rejoint le Maroc pour prendre part à la guerre du Rif. À vingt ans, il y obtient sa première citation, assortie de la croix de guerre des théâtres d’opérations extérieurs. Promu lieutenant, il s’oriente vers les unités méharistes et passe l’essentiel des années 1926 à 1938 au Sahara et en Afrique de l’Ouest (Mauritanie, Niger, Libye, Maroc, Sénégal, Guinée), où il exerce des fonctions d’administration, de cartographie et d’observation des populations. Cette longue expérience saharienne, loin des garnisons métropolitaines, forme un officier habitué à l’autonomie et aux territoires isolés.
Devenu capitaine, Gilles est reçu à l’École de Guerre en 1939, mais la déclaration de guerre l’empêche d’y entrer. Affecté à l’infanterie coloniale, il prend fin 1940 le commandement du cercle de Bilma, au Niger. Après l’armistice de juin 1940, il continue de servir dans l’armée d’armistice. Ses prises de position jugées trop ouvertement hostiles au régime nazi lui valent d’être rappelé en France en août 1942, puis démobilisé après l’invasion de la zone libre. Il tente alors de gagner l’Afrique du Nord, mais est capturé en Espagne et emprisonné, avant d’être libéré pour raisons médicales.
Une fois libre, le commandant Gilles reprend le combat au sein des forces françaises reconstituées. Il prend le commandement du 2e bataillon du 13e régiment de tirailleurs sénégalais et participe en juin 1944 à la prise de l’île d’Elbe, puis au débarquement de Provence et à la campagne qui mène la 1re Armée du général de Lattre de Tassigny de la libération du territoire jusqu’en Allemagne. Promu lieutenant-colonel, il est cité à plusieurs reprises au cours du conflit. À la fin de la guerre, il est nommé colonel à titre exceptionnel.
Le premier séjour en Indochine et la conversion aux troupes aéroportées
À la fin de l’année 1945, Gilles rejoint l’Indochine avec son régiment d’infanterie coloniale, alors que la France cherche à rétablir sa présence dans la péninsule. En 1946, il est appelé à l’état-major du général Leclerc, commandant en chef des forces françaises en Extrême-Orient, comme sous-chef des opérations. Il participe aux opérations dans le sud de l’Annam et accède au grade de colonel à titre exceptionnel à la suite du débarquement de Haïphong.
De retour en Europe en 1947, il commande un temps un régiment colonial de chasseurs de chars stationné en Allemagne, puis passe par l’École de Guerre. C’est à cette période qu’il opère le tournant décisif de sa carrière : à plus de 40 ans, il obtient son brevet de parachutiste en 1949 et prend le commandement de la 1re demi-brigade coloniale de commandos parachutistes, tout en exerçant des fonctions d’inspection des troupes aéroportées. Cet engagement tardif dans l’arme parachutiste, alors en plein essor au sein de l’armée française, fera de lui l’un de ses commandants les plus expérimentés.
La bataille de Na San (1952)
Gilles retourne en Indochine en 1951. Le conflit a changé de nature : le Viêtminh aligne désormais des divisions régulières capables de mener des opérations de grande ampleur, en particulier dans la haute région du Tonkin et dans le pays thaï. Après la chute du poste de Nghia Lo à l’automne 1952, le général Raoul Salan, commandant en chef, décide d’organiser un point d’appui fortifié pour barrer la route du Viêtminh vers le Laos. Le site retenu est Na San, dans la province de Son La : une cuvette d’environ 5 km sur 2, dotée d’une piste d’atterrissage et entourée de crêtes facilitant la défense.
Salan confie le commandement de ce camp retranché au colonel Gilles et constitue autour de lui le Groupement opérationnel de la moyenne Rivière Noire (GOMRN), chargé de la défense et des contre-attaques. Faute de liaison terrestre sûre, l’ensemble repose sur un pont aérien. Entre la mi-octobre et la fin novembre 1952, les Dakota civils et militaires acheminent environ 15 000 hommes, plusieurs batteries d’artillerie, des milliers de tonnes de matériel et une centaine de véhicules. Le dispositif est organisé en une double ceinture de points d’appui fortifiés protégeant la piste, selon un principe de défense parfois qualifié de « hérisson » ou de « base aéroterrestre ».
À partir de la fin novembre, les divisions du général Vo Nguyên Giap lancent plusieurs assauts contre les points d’appui de Na San, repoussés au prix de lourdes pertes pour l’assaillant. La bataille, qui s’étale principalement entre le 23 novembre et le 2 décembre 1952, est présentée par le commandement français comme un succès défensif et comme la démonstration de la viabilité du concept de base aéroterrestre. Gilles, qui dirige sur place l’organisation logistique et la conduite de la défense, est promu général de brigade à la fin de 1952, en pleine bataille. Le chef de l’État du Vietnam, Bao Daï, se rend sur place fin novembre pour décorer les défenseurs.
La victoire de Na San aura des conséquences au-delà de la bataille elle-même. De nombreux historiens soulignent qu’elle a conforté l’état-major français dans l’idée qu’un camp retranché ravitaillé par voie aérienne pouvait infliger une défaite décisive aux unités régulières adverses — raisonnement qui pèsera, l’année suivante, sur le choix de Diên Biên Phu. Le camp de Na San, devenu sans objet une fois les forces viêt minh redéployées, est évacué en août 1953. En 1953, Gilles est par ailleurs nommé commandant des troupes aéroportées en Indochine (TAPI)
Diên Biên Phu
À l’automne 1953, le commandement français applique le plan élaboré par le général Henri Navarre, nouveau commandant en chef. Informé du mouvement de la division viêt minh 316 vers le nord-ouest et soucieux de couvrir le Laos, dont la défense a fait l’objet d’un engagement français, Navarre décide d’occuper la plaine de Diên Biên Phu. L’objectif est de prendre de vitesse l’adversaire, de couper la route du Laos et de permettre le repli de la garnison isolée de Lai Chau. La vallée est choisie pour sa piste d’atterrissage, héritée de l’occupation japonaise, et pour sa position de carrefour.
L’opération Castor, est confiée au général Gilles. Lancée le 20 novembre 1953, elle constitue le plus important assaut parachutiste de toute la guerre d’Indochine, avec environ 4 200 hommes engagés et 6 bataillons parachutistes.
Le premier jour, vers 10 h 30, les premières vagues sautent simultanément sur deux zones de largage : « Natacha » au nord et « Simone » au sud, le matériel étant largué sur « Octavie », à l’ouest. Sont notamment parachutés le 6e bataillon de parachutistes coloniaux du chef de bataillon Marcel Bigeard, le 2e bataillon du 1er régiment de chasseurs parachutistes du chef de bataillon Jean Bréchignac, la 17e compagnie du génie parachutiste et des éléments d’artillerie parachutée. Le 6e BPC atterrit au milieu d’unités viêtminh à l’instruction et doit livrer immédiatement combat, appuyé par l’aviation. Dans l’après-midi, le 1er bataillon de parachutistes coloniaux et une antenne chirurgicale parachutiste sont largués à leur tour. Le bilan du premier jour s’établit, du côté français, à une quinzaine de tués et une trentaine de blessés au combat, auxquels s’ajoutent les pertes liées au saut ; les pertes viêtminh sont nettement plus élevées. L’un des premiers morts français de Diên Biên Phu est le médecin-capitaine Raymond tué pendant sa descente en parachute.
Le 21 novembre, Gilles saute à son tour avec l’élément divisionnaire aéroporté (EDAP), accompagné du second groupement aéroporté commandé par le lieutenant-colonel Pierre Langlais, qui comprend le 1er bataillon étranger de parachutistes et le 8e bataillon de parachutistes de choc. Le 22 novembre, le largage du 5e bataillon de parachutistes vietnamiens met un terme à l’opération Castor proprement dite. Le premier avion se pose sur la piste remise en état le 25 novembre, ce qui permet d’amorcer la relève des bataillons parachutistes par des unités aérotransportées venues de Hanoï.
Plusieurs photographies et films d’époque, conservés par les services photographiques et cinématographiques des armées, montrent Gilles dans la cuvette : portant son parachute replié après son saut, installé dans son poste de commandement, ou accueillant le 22 novembre le général René Cogny, commandant les forces terrestres du Nord-Vietnam, venu visiter le site. On le voit aussi se déplacer sur une motocyclette aérotransportable larguée sur la position.

Dans les jours qui suivent, l’aménagement de la cuvette en camp retranché commence sous l’autorité de Gilles : remise en état de la piste, pose de réseaux de barbelés, organisation des points d’appui qui recevront plus tard des noms féminins (Béatrice, Gabrielle, Anne-Marie, Huguette, Dominique, Éliane, Isabelle) et d’autres. Parallèlement, à partir du 22 novembre, Giap entreprend de concentrer plusieurs divisions et son artillerie autour de la plaine.
Le commandement d’une position défensive statique n’entre toutefois pas dans la mission des troupes aéroportées, dont Gilles est le chef. Le 7 décembre 1953, il est relevé par le colonel de Castries, officier de cavalerie choisi par Navarre, qui prend le commandement du nouveau Groupement opérationnel du Nord-Ouest (GONO). C’est de Castries qui dirigera la garnison lorsque la bataille proprement dite s’engagera, du 13 mars au 7 mai 1954, et qui sera fait prisonnier à la chute du camp. Gilles, lui, n’aura pas pris part à la bataille : son rôle dans l’histoire de Diên Biên Phu se limite à la conquête initiale de la cuvette et à son premier aménagement.
Au cours de son passage en Indochine, Gilles est cité à 6 reprises à l’ordre de l’armée. Il quitte la péninsule en mars 1954, quelques semaines avant que ne s’ouvre la bataille qui scellera le sort du corps expéditionnaire et précipitera la fin de la présence française en Indochine.
De Suez à l’Algérie
De retour en métropole, Gilles obtient le commandement des troupes aéroportées et de la 25e division d’infanterie aéroportée. Il part avec cette division en Algérie pour des missions de maintien de l’ordre dans les Aurès, dans les premiers temps de ce qui n’est pas encore officiellement désigné comme une guerre. Cette période est aussi marquée par des frictions avec l’autorité civile : selon plusieurs récits, son agacement devant la chaîne de commandement administrative l’a conduit à des éclats, notamment à l’égard d’un sous-préfet et du ministre de l’Intérieur de l’époque. Sa santé se dégrade : il est victime d’un infarctus et doit observer une période de convalescence.
Fin 1956, lors de la crise du canal de Suez, Gilles reçoit le commandement de l’opération aéroportée française sur Port-Saïd, menée conjointement avec le Royaume-Uni en réponse à la nationalisation du canal par l’Égypte. Il est cité à l’ordre de l’armée au titre de cette campagne.
En 1958, il est nommé commandant du corps d’armée de Constantine et exerce les pouvoirs militaires dans le Constantinois, tout en cumulant les fonctions d’adjoint opérationnel du commandant en chef en Algérie et de commandant des troupes aéroportées. Il dirige plusieurs opérations contre les structures armées du Front de libération nationale dans l’est algérien, puis dans l’Oranie et le sud de l’Algérois, et participe à la mise sur pied des commandos de chasse. Promu général de division, il survit en 1959 à l’accident d’un hélicoptère Alouette II avec d’autres officiers généraux. Il est élevé au rang de général de corps d’armée en 1960.
À son retour d’Algérie, en 1960, Gilles prend le commandement de la 5e région militaire à Toulouse – souvent surnommée « la région des paras » en raison de la concentration d’unités aéroportées dans le Sud-Ouest – et de la 2e zone de défense, après avoir décliné le commandement de Dakar.
Cette dernière période est endeuillée par la mort de son fils Michel, sous-lieutenant, tué en Algérie le 2 février 1961. Gilles est par ailleurs affecté par le putsch des généraux d’avril 1961 et par les sanctions prises contre des unités parachutistes, en raison notamment de ses liens avec le général Maurice Challe.
Le 21 juillet 1961, le général de Gaulle l’élève, pour services exceptionnels, à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur, alors qu’il est toujours en service actif. Quelques semaines plus tard, le 10 août 1961, Jean Gilles meurt d’une crise cardiaque à Mont-Louis, à l’âge de 56 ans, quelques mois après son fils. La mention « mort pour la France » lui est attribuée peu après.
Distinctions
Jean Gilles est considéré comme l’un des officiers généraux les plus décorés de l’armée française. Il totalise une vingtaine de citations (18 françaises et 2 vietnamiennes), dont 14 à l’ordre de l’armée, obtenues au fil de la guerre du Rif, de la Seconde Guerre mondiale, de l’Indochine, de Suez et de l’Algérie. Outre la grand-croix de la Légion d’honneur, ses décorations françaises comprennent notamment la croix de guerre 1939-1945, la croix de guerre des théâtres d’opérations extérieurs et la croix de la Valeur militaire, assorties de nombreuses citations. Il a aussi reçu des distinctions étrangères, parmi lesquelles la Distinguished Service Cross américaine et la Distinguished Flying Cross britannique, ainsi que des ordres vietnamien, marocain, tunisien et cambodgien. Au cours de sa carrière, il a accumulé plus de cinq cents heures de vol opérationnel.
La 156e promotion de Saint-Cyr (1969-1971) porte son nom. Un monument lui est consacré dans sa ville familiale de Mont-Louis, où une avenue porte également son nom, de même qu’à Perpignan. Son nom est inscrit sur le monument aux morts de Mont-Louis, aux côtés de celui de son fils Michel et de celui de son propre père, le capitaine Joseph Gilles, tué en 1914.



