L’obusier de 105 mm HM2

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Lorsque s’ouvre la bataille de Diên Biên Phû, le 13 mars 1954, l’artillerie du camp retranché français repose pour l’essentiel sur un matériel d’origine américaine : l’obusier de 105 mm HM2. Vingt-quatre pièces de ce type sont alors en batterie dans la cuvette. Elles constituent l’ossature du feu français pendant les 56 jours de siège qui s’achèvent le 7 mai 1954 par la reddition de la garnison. Cette arme, robuste et éprouvée, se révélera cependant incapable de remplir la mission que le commandement lui avait assignée : réduire au silence l’artillerie du Viêtminh.

Origine et conception

Le 105 HM2 est la désignation française de l’obusier américain 105 mm Howitzer M2 (Howitzer Model 2), rebaptisé M101 par l’US Army en 1962. Sa genèse remonte au lendemain de la Première Guerre mondiale. En 1918, les États-Unis, qui avaient combattu en Europe avec du matériel français et britannique – notamment le canon de campagne de 75 mm modèle 1897 –, créent une commission d’étude, le Calibre Board (également appelé Westervelt Board), chargée de tirer les leçons du conflit en matière d’artillerie. Cette commission recommande la mise au point d’un obusier de 105 mm destiné à l’appui de l’infanterie et à la destruction d’ouvrages légers de campagne.

Les plans de la pièce sont prêts dès 1928, mais les restrictions budgétaires de l’entre-deux-guerres en retardent la fabrication. La production débute finalement en 1939 à l’arsenal de Rock Island (Illinois), et l’obusier entre en service en 1940. Maniable et simple à mettre en œuvre, il équipe l’armée américaine sur tous les théâtres : guerre du Pacifique, campagnes d’Europe, puis guerres de Corée et du Vietnam. Produit à plus de 10 000 exemplaires, il est adopté après-guerre par une soixantaine de pays. Sa production s’arrête en 1953. La France, qui reçoit ce matériel dans le cadre de l’aide américaine, l’emploie en Indochine, en Algérie, puis lors d’opérations ultérieures en Afrique.

Caractéristiques techniques

L’obusier de 105 mm HM2 est une pièce tractée à affût à flèches ouvrantes (« split trail »), servie par un détachement de plusieurs artilleurs et remorquée le plus souvent par un camion GMC 6×6.

Caractéristiques  
Calibre 105 mm
Masse en batterie environ 2 260 kg
Longueur du tube 2,31 m (L/22)
Type de culasse bloc horizontal, percussion
Frein de recul hydropneumatique
Débattement en site −5° à +66°
Champ de tir en direction 46°
Vitesse initiale environ 472 m/s
Portée maximale de l’ordre de 11 000 à 11 300 m
Masse du projectile environ 15 kg
Cadence de tir jusqu’à une dizaine de coups par minute en rafale, 3 à 4 coups en tir soutenu

La munition, de type semi-fixe (obus posé sur un étui-douille), permet de retirer ou d’ajouter des sachets de poudre : la charge propulsive se compose d’une charge de base et de six gargousses additionnelles, soit sept charges combinables. Le réglage de la charge, associé à celui de l’angle de site, détermine la portée et la trajectoire du tir. La mise en direction s’effectuait au goniomètre-boussole, en s’alignant sur des piquets plantés devant la pièce ou sur des points remarquables du terrain repérés sur la carte d’état-major.

Organisation et emploi

Sur le plan tactique, la pièce s’insère dans une structure hiérarchisée. Une batterie regroupe quatre obusiers, auxquels s’ajoutent les camions de munitions et les moyens de préparation des tirs, de ravitaillement et de topographie. Plusieurs batteries forment un groupe, doté d’un poste de commandement chargé d’établir les coordonnées et les réglages à partir des demandes transmises par les détachements de liaison et d’observation. Le camion tracteur emportait une quarantaine de coups, complétés par les dotations des camions de munitions au niveau de la batterie.

Le dispositif d’artillerie français à Diên Biên Phû

Le camp retranché, fort d’une douzaine de bataillons, place son artillerie sous les ordres du colonel Charles Piroth. Le parc de 105 HM2 comprend deux groupes :

  • le 2e groupe du 4e régiment d’artillerie coloniale (II/4 RAC), commandé par le chef d’escadron Guy Knecht, avec 12 obusiers ;
  • le 3e groupe du 10e régiment d’artillerie coloniale (III/10 RAC), commandé par le chef d’escadron Jean Alliou, avec 12 obusiers.

À ces vingt-quatre pièces de 105 mm s’ajoutent quatre obusiers de 155 mm M114 (11e batterie du IV/4 RAC, capitaine Déal), des compagnies de mortiers de 120 mm servies par des fantassins, et une section antiaérienne dotée d’affûts quadruples de mitrailleuses de 12,7 mm. L’ensemble est réparti entre plusieurs centres de résistance, la plupart des 105 étant regroupés autour de la position centrale, une partie étant détachée au sud, sur le point d’appui « Isabelle ».

Le commandement français avait conçu son dispositif autour d’un principe : la contre-batterie. Le colonel Piroth s’était déclaré convaincu que ses obusiers réduiraient rapidement au silence toute artillerie adverse dès qu’elle se dévoilerait. Le 2e bureau de l’état-major estimait par ailleurs que le Viêtminh ne pourrait, au pire, acheminer que des pièces légères, de calibre 75 mm au plus, à travers un relief réputé impraticable.

Une contre-batterie prise en défaut

Cette hypothèse s’effondre dès les premières heures. Le 13 mars, l’artillerie du général Giáp ouvre le feu sur les positions centrales, les postes de commandement, les observatoires et les emplacements d’artillerie. Les Français découvrent que le Viêtminh a réussi à amener et à camoufler autour de la cuvette un nombre important de pièces de 105 mm, tirées pour partie depuis des casemates creusées à flanc de colline, sur les pentes faisant face au camp. Ce mode de déploiement – pièces enterrées, tirant souvent au coup par coup et en tir direct – rend le repérage très difficile et neutralise largement l’efficacité de la contre-batterie française, malgré le recours à la détection au son et à l’observation des départs de coups.

Dès le premier jour, le II/4 RAC perd un obusier de 105 détruit par coup direct, plusieurs autres étant mis hors service par endommagement de leur frein de recul. Les tirs français de contre-batterie, y compris ceux des 155 mm, restent sans résultat notable, le camouflage et les leurres du Viêtminh trompant les observateurs. L’artillerie du camp se révèle impuissante à faire taire ou même à réduire les feux adverses. À cette difficulté s’ajoutent deux facteurs aggravants : une fortification de campagne insuffisante pour résister aux calibres de 105 et de 120 mm, et un ravitaillement en munitions dépendant du seul parachutage, avec des largages qui tombaient parfois hors du périmètre tenu.

Dans la nuit du 15 au 16 mars, le colonel Piroth se suicide, après avoir constaté que son artillerie ne pouvait tenir la promesse sur laquelle reposait une partie du plan de défense. Le lieutenant-colonel Guy Vaillant lui succède le 20 mars à la tête de l’artillerie du camp.

Le fait d’armes du lieutenant Brunbrouck

Si le 105 HM2 échoua dans son rôle de contre-batterie, il fut employé à Diên Biên Phû dans une fonction pour laquelle il n’était pas prévu : le tir direct contre l’infanterie assaillante. L’épisode le plus marquant est celui de la 4e batterie du II/4 RAC, commandée par le lieutenant Paul Brunbrouck, dite « batterie Brunbrouck ».

Installée en position enterrée sur le point d’appui « Dominique 3 », à l’est de la rivière Nam Youm, depuis le 15 février 1954, la batterie n’exposait que l’extrémité des tubes de ses quatre obusiers, les alvéoles restant ouvertes vers le ciel pour permettre le tir dans toutes les directions. Les servants étaient pour l’essentiel des canonniers africains (environ 80 tirailleurs encadrés par une vingtaine d’Européens).

Le 30 mars 1954, en fin d’après-midi, le Viêtminh lance une offensive générale contre les collines de l’est. Les points d’appui « Dominique 1 » et « Dominique 2 », qui dominent la position de Brunbrouck, tombent. L’infanterie viêtminh se porte alors vers « Dominique 3 » et vers le pont de la Nam Youm, dont le franchissement ouvrait la voie au poste de commandement du général de Castries. Ayant reçu l’ordre de détruire ses pièces et de se replier, le lieutenant Brunbrouck refuse d’obéir. Il fait « déboucher à zéro » ses obusiers ; c’est-à-dire tirer en trajectoire tendue, tube abaissé, à bout portant sur les vagues d’assaut. Cette nuit-là, la batterie tire plus d’un millier d’obus et épuise presque ses munitions, mais brise l’élan de l’attaque. Au matin, elle évacue la position en emportant successivement ses quatre pièces au moyen d’un unique véhicule léger.

Lieutenant Brunbrouck.

Selon les comptes rendus d’artilleurs, si Brunbrouck avait détruit ses canons et décroché comme prévu, plus rien n’aurait empêché l’ennemi d’atteindre la Nam Youm et le cœur du dispositif dans les heures suivantes. Son initiative maintint la position centrale 38 jours avant la reddition finale. Le lieutenant Brunbrouck fut mortellement blessé le 13 avril 1954 par l’explosion d’un obus sur le poste de commandement de sa batterie et mourut peu après. 

La chute de Diên Biên Phû, le 7 mai 1954, précipite la fin de la guerre d’Indochine, scellée par les accords de Genève en juillet suivant. L’obusier de 105 mm HM2, lui, poursuit une longue carrière. Sous sa désignation américaine M101, il reste en service dans de nombreuses armées jusque dans les années 1990, malgré des défauts qui avaient conduit à l’arrêt de sa production dès 1953.

Plusieurs exemplaires sont aujourd’hui conservés dans des musées, dont celui du musée de l’Armée, aux Invalides, déposé par le musée de l’Artillerie de Draguignan. La pièce demeure l’un des matériels emblématiques de l’artillerie occidentale de la Seconde Guerre mondiale et des conflits de décolonisation.

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