Jozef Unterlechner est né le 19 septembre 1934 à Lukaucie (ex-Yougoslavie). Engagé volontaire à la Légion étrangère le 05 mai 1953, il rejoint le 1er RE pour sa formation de base. Affecté ensuite en Indochine à la 13e DBLE, il est à Diên Biên Phu pour la phase finale, affecté à la 4e compagnie sur « Huguette 1 » sous les ordres du capitaine Jacques Chevalier. Il est décédé le 8 février 2024.
Éloge funèbre du colonel (er) Philippe Chasseriaud (ANAPI)
Mon cher Josef,
Notre première rencontre remonte au milieu des années 90. Je suis alors un tout jeune capitaine affecté à l’École d’Application du Génie. La promotion d’élèves dont j’ai la charge doit être baptisée du nom de « Sapeurs de Diên Biên Phu ». Je prends donc tout naturellement contact avec toi afin d’associer les vétérans de cette bataille à notre cérémonie.
Ayant moi-même servi à la Légion Étrangère comme officier, je suis à la fois ému et excité par la perspective de rencontrer l’un de mes grands anciens, qui plus est vétéran d’une bataille emblématique. Je vais rencontrer l’histoire, non pas celle aseptisée des livres mais la vraie, celle de la boue des rizières et des tranchées, celle des mouroirs du Việtminh où 2/3 de tes camarades de captivité sont morts dans l’enfer des camps de rééducation. Sur les 11 721 prisonniers faits à Diên Biên Phu, seuls 3 290 sont libérés moins de 4 mois plus tard.
Friand de détails et d’anecdotes sur cette bataille épique au cours de laquelle tu fêtes tes 20 ans, je t’interroge longuement. À cette occasion, je remarque tout de suite l’humilité constante qui entoure tes récits. Qu’il s’agisse d’évoquer les déluges de fer et de feu qui s’abattent sur toi, les vagues humaines hurlantes montant à l’assaut de ton point d’appui, ou tout simplement les manifestations inhabituelles que peut prendre la mort, tu relativises ces instants d’une violence inouïe en m’expliquant qu’« à Verdun ou à Monté Casino, cela avait dû être bien pire ! ».
J’ai compris bien plus tard que là où je voyais une page d’histoire glorieuse et héroïque, tu ne voyais qu’une page d’histoire cruelle, une page de sang et de larmes, avec une question lancinante révélant un terrible sentiment de culpabilité, celui d’avoir survécu quand tant de tes camarades sont morts à tes côtés… Pourquoi eux et pas moi ? Ta captivité chez les Viets n’a fait qu’exacerber ce sentiment sur lequel tu as fini par jeter un voile pudique, pour ne pas dire une chape de plomb. Tu m’as ainsi confié que les anciens de Dien Bien Phu, de retour à Sidi Bel Abbès, n’évoquaient jamais cette tragédie humaine, certains allant même jusqu’à ne pas porter leurs médailles commémoratives d’Indochine, afin d’éviter toute question fâcheuse sur cette bataille qui pour beaucoup, notamment ceux qui n’y avaient pas pris part, était une défaite humiliante.
Fidèle aux traditions de la Légion, tel le caporal Maine et ses deux camarades dans l’hacienda de Camerone, tu as su combattre jusqu’à l’ultime limite de tes forces.
Pour en juger, il apparait nécessaire à présent d’évoquer les combats dantesques qui se sont déroulés autour des « Huguette » du 19 au 22 avril 1954, combats qui restent inexorablement, viscéralement attaché à ton histoire personnelle :
Le 19 avril à 10 h 00, les 120 légionnaires que compte ta compagnie ne sont plus désormais que 50 lorsque Huguette 1 est finalement reprise… tu es l’un d’entre eux. Encerclée et sans espoir de secours, la 4e compagnie du 1er bataillon de la 13e DBLE sait qu’elle va devoir faire Camerone. Le 22 avril, peu avant 22 h 00, ta position est submergée par des vagues d’assaut incessantes. Une heure plus tard, le poste radio de ta compagnie n’émet plus.
Un seul survivant parvient au petit matin à regagner les lignes amies, après avoir traversé, tel un somnambule, un champ de mines. Il est choqué, incapable de donner des précisions sur la fin des combats, seulement hanté par l’ultime vision de son commandant de compagnie, le capitaine Chevalier, debout sur le toit de son PC, tirant ses dernières munitions, avant de disparaître peu à peu sous une marée d’hommes en noir.
Ce légionnaire, tu le connais bien puisqu’il s’agit du légionnaire de 2e classe Josef Unterlechner.
Hébété, le regard fixe, tu ne dois ta survie qu’à un sous-officier de ton bataillon, ancien officier de la Wehrmacht qui avait déjà été confronté à ce genre de traumatisme lors de la bataille de Stalingrad. Réussissant à te faire manger, petit à petit, à la cuillère, il te sauve la vie.
La mort va devoir encore attendre … mais tu le sais, elle est obstinée !
Le 7 mai, la fin des combats aurait dû mettre un terme à son entreprise mortifère mais elle se trouve rapidement de nouvelles perspectives !
Désormais prisonnier, il te faut à présent endurer une longue marche vers le camp 40 A où la mort jalonne à nouveau ton chemin. Lors des haltes vous êtes parqués comme des animaux à l’intérieur d’un espace tellement réduit, matérialisé au sol par 4 piquets peints en rouge, qu’il est impossible de tous pouvoir vous y allonger et même d’en franchir les limites pour satisfaire un besoin naturel. Au cours de cette marche vers la mort, le taux de mortalité est tellement élevé que les morts sont laissés sans sépulture, en pleine nature ou enterrés mais d’urgence quand il est possible de le faire.
Dans les camps des Viêtminh, on meurt beaucoup, mais encore faut-il mourir en étant converti à l’idéologie marxiste-léniniste. Te voilà dès lors confronté aux tortures psychiques et aux cours d’endoctrinement politique. Tu penses pouvoir y échapper en faisant valoir ta méconnaissance du français, t’amenant même à croire que tu peux dormir pendant les cours… Répit de courte durée jusqu’à ce que tes gardiens assignent à ton groupe un légionnaire germanophone chargé de faire la traduction.
Mais la mort rode toujours parmi les prisonniers. Elle vous accompagne patiemment lors des corvées exténuantes et des punitions humiliantes, souvent fatales à des organismes affamés et délabrés ne bénéficiant d’aucun soin médical. Avec les squelettes faméliques qui t’entourent, pour tromper votre faim, vous exposez à tour de rôle des recettes de cuisine avec force détails qui, à défaut de vous remplir l’estomac, détournent vos esprits d’un quotidien sans espoir.
Les jours passent avec leur cortège de morts toujours plus nombreux. Il s’en faut d’ailleurs de peu pour qu’à ton tour tu sois privé d’une libération salvatrice après ton admission à ce qui sert d’infirmerie et que tout le monde surnomme « la morgue » ! Tu dois une nouvelle fois mobiliser tes dernières forces pour que, dans un dernier sursaut, tu apparaisses aux yeux de tes geôliers suffisamment en « bon état et présentable » pour être libéré… Après pratiquement 4 mois de captivité, tu retrouves enfin la liberté le 28 août 1954 à Vietri.
Les situations de survie amènent toujours l’homme à des comportements extrêmes. Ceux-ci se révèlent non seulement aux yeux des autres mais également à ses propres yeux, au travers de ses grandeurs de cœur mais aussi de ses instincts les plus bas. Comme l’écrivait Hélie Denoix de Saint-Marc dans Les champs de braises : « au cœur du malheur, on touche l’être ultime dans toute sa vérité ».
Certains vétérans, bien qu’ayant quitté l’enfer, sont à jamais restés dans le cercle de cet enfer ; Pour d’autres, ces épreuves ont été une révélation, leur ouvrant à une autre philosophie de la vie. Je pense, mon cher Josef, que tu appartiens à cette seconde catégorie.
La Légion étrangère, qui a fait de toi un Français, non par le sang reçu mais par le sang versé, a coutume de dire qu’elle ne pleure pas ses morts mais qu’elle les honore.
Permets-moi, exceptionnellement, de faire les deux !
Avant de te dire au revoir en déposant symboliquement sur ton cercueil un peu de terre de Diên Biên Phu, permets-moi de citer ce court extrait de la « Prière pour Diên Biên Phu » qui, je pense, est de circonstance :
Mon Dieu,
Avec leurs gueules cassées, leurs tempes grisonnantes
Aujourd’hui les rescapés sont venus vers toi
T’offrir la prière des hommes de bonne volonté
Afin que nul ne puisse oublier en terre de France
Ces soldats que nous ne renierons jamais leur foi
Et qui, à Diên Biên Phu, luttèrent jusqu’au dernier
…
Fais Seigneur, qu’enfin, ils sachent que nous n’oublions rien
Ni l’amitié, ni leur sacrifice, ni leur mort
Et que Dien Bien Phu est une partie de nous-même
Fais Seigneur que nos disparus du long chemin
Sachent que les vivants, debout, témoignent de leur sort
Et que leur souvenir réveille notre peine.
Auf Wiedersehen, mein alter Kamerad
Source : FSALE



