Võ Nguyên Giáp est mort le 4 octobre 2013 à l’hôpital militaire central 108 de Hanoï, où il était soigné depuis 2009. Il avait 102 ans. Ancien professeur d’histoire devenu commandant en chef de l’armée populaire vietnamienne, il restait, au moment de sa disparition, le dernier des grands dirigeants historiques de la République démocratique du Viêt Nam. Son nom est attaché à une bataille, Diên Biên Phu, dont l’issue, le 7 mai 1954, a précipité la fin de la présence coloniale française en Indochine et nourri, dans le tiers-monde décolonisateur, l’image d’un commandant autodidacte ayant défait une armée occidentale.
Cette réputation, construite de son vivant, a fait l’objet de réévaluations. Les historiens distinguent aujourd’hui ce qui relève de la légende officielle, entretenue par Hanoï, et ce qui relève d’un parcours plus complexe, marqué par des défaites réelles, par une dépendance importante à l’égard de l’aide et des conseillers chinois, et par des coûts humains considérables.
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Võ Nguyên Giáp naît au village d’An Xá, dans le district de Lệ Thủy, province de Quảng Bình, au centre du Vietnam, alors partie de l’Annam sous protectorat français. La date de naissance la plus souvent retenue, conforme à ses propres déclarations, est le 25 août 1911 ; certaines sources anglo-saxonnes indiquent le 28 août, et quelques notices anciennes ont avancé 1910 ou 1912. Le village, situé le long de la rivière Kiến Giang, vit de la riziculture.
La condition sociale de la famille a été décrite de manières divergentes : tantôt comme celle de paysans pauvres, tantôt comme celle d’une famille de lettrés modeste. La version la mieux étayée est intermédiaire. Le père, Võ Quang Nghiêm, était un lettré, enseignant de caractères sino-vietnamiens et de quốc ngữ, l’écriture romanisée du vietnamien ; il cultivait le riz et louait des terres, sans être riche. La mère, Nguyễn Thị Kiến, était la fille d’un partisan du mouvement Cần Vương (« Aide au roi »), insurrection lettrée de la fin du XIXe siècle hostile à la domination française. Le milieu familial, sans fortune, était donc instruit et marqué par un nationalisme déjà ancien.
Giáp reçoit une première instruction en caractères chinois puis en français. Vers quatorze ans, il entre à l’école Quốc Học de Hué, établissement réputé fondé par Ngô Đình Khả ; père du futur président sud-vietnamien Ngô Đình Diệm, qui deviendra l’un de ses adversaires. Hô Chi Minh, sous son nom de jeunesse, avait fréquenté le même établissement. C’est là, en lisant des écrits nationalistes clandestins attribués à Nguyễn Ái Quốc (futur Hô Chi Minh), que se forme la conscience politique du jeune Giáp. Il participe à l’agitation étudiante et, à la suite de l’échec d’un mouvement de protestation, il est exclu de l’école.
Militantisme, prison et enseignement (1930-1939)
Au tournant des années 1930, Giáp adhère aux cercles révolutionnaires anticoloniaux. Membre d’abord du Tân Việt, groupe nationaliste, il se rapproche du communisme à mesure que le Parti communiste indochinois se structure, fondé en 1930 sous l’impulsion de Hô Chi Minh. La répression française frappe durement ces réseaux. Giáp est emprisonné autour de deux ans à la prison de Lao Bảo. C’est en détention qu’il rencontre Nguyễn Thị Quang Thái, militante qu’il épousera en 1939 et dont il aura une fille, Hồng Anh.
Libéré à la faveur d’une réduction collective de peine, puis assigné un temps à résidence, il reprend des études et obtient un diplôme de droit à l’université de Hanoï, complété par une formation en économie politique. Il enseigne ensuite l’histoire au collège privé Thăng Long de Hanoï, où il acquiert une réputation d’orateur et de pédagogue. Parallèlement, il pratique le journalisme militant, écrit en vietnamien et en français pour des publications nationalistes, et participe à la fondation de titres rapidement interdits par l’administration coloniale. À cette période, il étudie de près l’histoire militaire, notamment la Révolution française et les campagnes de Napoléon, et s’imprègne d’auteurs sur la guerre populaire.
La fin des années 1930 brise sa vie personnelle. En 1939, le Parti communiste indochinois est interdit après le pacte germano-soviétique et le durcissement de la répression. Giáp gagne la Chine en 1940 pour y chercher un appui ; pendant son absence, son épouse Quang Thái est arrêtée par les Français. Elle meurt en détention, en 1941, à la prison de Hỏa Lò à Hanoï, dans des circonstances que les témoignages décrivent comme atroces. Giáp n’apprendra sa mort que plusieurs années plus tard, en 1945. Son père, Võ Quang Nghiêm, sera capturé pendant la guerre et mourra des suites de sa détention. Ces deuils nourriront durablement son engagement.
Exil chinois et naissance d’une force armée (1940-1945)
En Chine du Sud, Giáp rejoint Hô Chi Minh et le cercle des cadres communistes vietnamiens en exil. Il y reçoit une initiation aux principes de la guérilla et étudie l’expérience militaire de Mao Zedong et de l’Armée rouge chinoise. En mai 1941, lors de la 8e session du Comité central du Parti, réunie à Pác Bó dans la province de Cao Bằng, est fondé le Việt Nam Độc Lập Đồng Minh Hội, ou Việt Minh, front d’indépendance dominé par les communistes mais réunissant des sensibilités nationalistes diverses.
Giáp se voit confier l’organisation des forces armées du mouvement. Le 22 décembre 1944, dans la forêt de Trần Hưng Đạo, district de Nguyên Bình (Cao Bằng), il forme une petite unité, le Việt Nam Tuyên Truyền Giải Phóng Quân (« armée de propagande pour la libération du Vietnam »), comptant à l’origine quelques dizaines de combattants. Cette troupe est considérée comme l’ancêtre de l’Armée populaire vietnamienne. La date du 22 décembre est restée la date anniversaire de l’armée vietnamienne. Giáp n’a aucune formation militaire académique : il est un autodidacte, formé par la lecture, l’observation et bientôt par l’expérience du combat.
La Révolution d’août et la République démocratique (1945-1946)
La capitulation japonaise, en août 1945, ouvre un vide de pouvoir en Indochine. Le Việt Minh, qui a profité de la famine de 1944-1945 – laquelle aurait fait de plusieurs centaines de milliers à plus d’un million de morts dans le nord – et de l’effondrement de l’administration, lance la « Révolution d’août ». Le 2 septembre 1945, à Hanoï, Hô Chi Minh proclame l’indépendance de la République démocratique du Viêt Nam (RDV).
Giáp devient une figure centrale du nouvel appareil d’État. Ministre chargé des forces de sécurité dans le premier gouvernement, il participe à la consolidation du régime, qui s’accompagne de l’élimination des rivaux nationalistes non communistes. Plusieurs sources, dont des récits issus de l’opposition nationaliste vietnamienne, évoquent des purges et des exécutions ; les chiffres avancés, parfois élevés, restent invérifiables et probablement exagérés, mais l’existence d’une répression interne fait consensus. En 1946, Giáp est nommé ministre de la Défense de la RDV, fonction qui fait de lui le responsable des opérations militaires contre les Français.
Au printemps 1946, la France et la RDV tentent encore une voie négociée. L’accord du 6 mars 1946 entre Hô Chi Minh et le représentant français Jean Sainteny prévoit la reconnaissance d’un Vietnam « libre » au sein de l’Union française. Giáp est alors l’un des principaux interlocuteurs militaires du commandement français. Le général Raoul Salan, commandant des forces françaises du Nord-Indochine, négocie avec lui en mars-avril 1946 les modalités d’application de la convention, puis le retrouve lors de la conférence préparatoire de Đà Lạt (avril-mai 1946). Les deux hommes nouent des relations personnelles, qui n’empêcheront pas la rupture. La conférence de Fontainebleau, à l’été 1946, échoue ; l’autonomie de la Cochinchine, suscitée par le haut-commissaire Thierry d’Argenlieu, vide de sa substance le compromis.
Le déclenchement de la guerre d’Indochine (1946-1949)
La guerre éclate à l’automne 1946. Le bombardement de Haïphong par la marine française, le 23 novembre 1946, fait de nombreuses victimes civiles et constitue le véritable point de départ du conflit. Le 19 décembre 1946, le Việt Minh déclenche l’insurrection générale à Hanoï ; Giáp, commandant en chef, ordonne l’attaque des positions françaises avant de se replier dans les maquis du Việt Bắc, la haute région montagneuse du nord.
La première phase de la guerre, de 1946 à 1949, est celle d’une lutte asymétrique. Le corps expéditionnaire français en Extrême-Orient (CEFEO) contrôle les villes, le delta du fleuve Rouge et les grands axes ; le Việt Minh, inférieur en matériel, mène une guérilla et organise patiemment ses bases. En 1947, l’opération Léa permet aux Français de reprendre la haute région et de menacer le commandement Việt Minh, sans parvenir à le détruire. Giáp adapte une stratégie inspirée des trois phases maoïstes de la guerre révolutionnaire : repli et organisation clandestine, équilibre par la guérilla, puis offensive générale par armée régulière. Le passage d’une phase à l’autre suppose une montée en puissance progressive, à la fois militaire et politique, fondée sur la mobilisation de la population paysanne.
Durant ces années, Giáp construit une armée. À partir d’un noyau de quelques dizaines de combattants en 1944, l’Armée populaire vietnamienne se dote, en cinq ans, d’un corps de bataille (le Chủ Lực), de forces régionales et de forces populaires assurant le transport, la sécurité des arrières et le renouvellement des effectifs. La transformation de paysans en soldats réguliers, par l’entraînement et l’endoctrinement politique, est l’une des réussites organisationnelles que la plupart des analystes lui reconnaissent, parfois davantage que ses talents tactiques.
Le tournant de 1950 : l’aide chinoise et la campagne des frontières
L’événement décisif de la guerre d’Indochine se joue hors du Vietnam. La victoire des communistes de Mao Zedong en Chine, en octobre 1949, donne au Việt Minh une frontière amie, une base arrière et un fournisseur d’armes. À partir de 1950, l’aide chinoise (armement, munitions, formation de dizaines de milliers de soldats en Chine, envoi de conseillers militaires) change la nature du conflit. La guérilla cède peu à peu la place à une guerre plus conventionnelle. Le Việt Minh aligne désormais plusieurs divisions et reçoit une artillerie qui lui faisait défaut.
La campagne des frontières, à l’automne 1950, marque la première grande victoire de Giáp et le premier grand désastre français de la guerre. La Route coloniale 4 (RC4), longeant la frontière chinoise sur quelque 200 kilomètres, dessert une série de postes (Cao Bằng, Đông Khê, Thất Khê, Lạng Sơn) qui verrouillent le passage des hommes et des approvisionnements venus de Chine. Dès 1949, le rapport du général Revers avait préconisé l’abandon de ces positions devenues intenables. Le commandement français hésite.
En septembre 1950, le Việt Minh attaque et prend Đông Khê, dont la petite garnison de la Légion étrangère est submergée par des effectifs très supérieurs. L’ordre d’évacuer Cao Bằng par la RC4 déclenche alors une retraite catastrophique. Giáp tend des embuscades dans les défilés montagneux. La colonne Charton, partie de Cao Bằng, et la colonne Le Page, envoyée à sa rencontre, sont isolées puis détruites dans des combats acharnés autour de Đông Khê et de Cốc Xá, début octobre 1950. Plusieurs bataillons parmi les meilleurs du corps expéditionnaire sont anéantis ; les pertes françaises, tués, blessés et prisonniers, sont estimées autour de 4 000 hommes, et le Việt Minh récupère un important stock d’armement et des dépôts intacts. La frontière nord de l’Indochine est désormais ouverte.
Sur l’ampleur du rôle personnel de Giáp dans cette victoire, l’historiographie est partagée. Les sources chinoises attribuent une part décisive à leurs conseillers, notamment le général Chen Geng, qui aurait inspiré les grandes lignes de la campagne. L’histoire officielle vietnamienne, à l’inverse, minimise cet apport. Le débat illustre une difficulté récurrente : la part respective du commandement vietnamien et de l’assistance chinoise dans les succès du Việt Minh reste un enjeu mémoriel entre deux alliés devenus adversaires après 1979.
Les revers de 1951 face à de Lattre
Le désastre de la RC4 conduit Paris à nommer, en décembre 1950, le général Jean de Lattre de Tassigny haut-commissaire et commandant en chef. De Lattre redresse le moral et la situation militaire. L’année 1951 marque une série de revers pour Giáp, qui juge venu le moment d’affronter les Français en bataille rangée dans le delta du fleuve Rouge ; autrement dit de passer prématurément à la troisième phase, celle de l’offensive générale.
Il est battu à plusieurs reprises : à Vĩnh Yên en janvier 1951, puis à Mạo Khê en mars, sur le Day et à Ninh Bình au printemps, et à Nghĩa Lộ à l’automne. Ces batailles, où le Việt Minh attaque à découvert des positions soutenues par l’artillerie, l’aviation et le napalm français, se soldent par de lourdes pertes vietnamiennes. Cet épisode contredit la légende d’un Giáp invaincu, soigneusement entretenue plus tard. Échaudé, le commandement Việt Minh revient à des opérations plus limitées, menées sur un terrain choisi, et tire de ces échecs une leçon de prudence qui pèsera sur ses décisions ultérieures, notamment à Diên Biên Phu. La maladie contraint de Lattre à rentrer en France fin 1951 ; il meurt en janvier 1952. Son successeur, Raoul Salan, poursuit une stratégie d’offensives limitées.
Entre 1952 et 1953, la guerre se déplace vers la haute région et le Laos. Giáp exploite la mobilité de ses divisions, capables de longues marches à travers la jungle, là où la logistique française reste tributaire des routes et des airs. Il remporte des succès dans la campagne de la Rivière Noire en 1952, puis lance une offensive au Laos en 1953. Sa rapidité de manœuvre prend souvent de vitesse l’adversaire, au point que son propre ravitaillement peine parfois à suivre.
Du côté français, l’expérience du camp retranché de Na San, à l’automne-hiver 1952, semble offrir un modèle. Sur cet ensemble de pitons fortifiés organisés en « hérisson » (un poste central, un terrain d’aviation et des points d’appui périphériques) les assauts Việt Minh se brisent sur une défense compacte appuyée par l’aviation. Les Français en concluent, à tort, que le Việt Minh ne peut ni acheminer ni soutenir une artillerie lourde loin de ses bases, et qu’une telle base aéroterrestre peut user un adversaire venu s’y heurter. Le commandement Việt Minh tire la conclusion inverse : si la situation se reproduit, il viendra avec l’artillerie. Les Français oublient par ailleurs que l’aviation avait joué à Na San un rôle déterminant, dans des conditions qui ne seront pas réunies ailleurs.
En 1953, le général Henri Navarre devient le dernier commandant en chef français en Indochine. La France ne cherche plus à gagner la guerre, mais à se ménager une position favorable en vue d’une négociation que le contexte international (armistice en Corée à l’été 1953, lassitude de l’opinion métropolitaine, pression américaine) rend probable. Navarre conçoit un plan visant à reprendre l’initiative et à protéger le Laos. C’est dans ce cadre qu’il décide d’implanter une base aéroterrestre à Diên Biên Phu.
Diên Biên Phu : le piège et le contre-piège
Diên Biên Phu est une cuvette du nord-ouest du Tonkin, à environ 250 à 300 km de Hanoï, près de la frontière laotienne. La plaine, longue d’une quinzaine de kilomètres et large de quelques-uns, encaissée entre des hauteurs boisées et traversée par la rivière Nam Youm, abrite un ancien terrain d’aviation aménagé par les Japonais. Sa position en fait un verrou sur les pistes menant au Laos. Un officier français aurait résumé sa vulnérabilité d’une formule restée célèbre, comparant la cuvette à un récipient dominé de toutes parts.
L’opération Castor débute le 20 novembre 1953 : des bataillons parachutistes sautent sur la cuvette, en chassent une unité Việt Minh et entreprennent d’aménager une base retranchée. En quelques semaines, plusieurs milliers de soldats s’y établissent, restaurent la piste et érigent un dispositif de points d’appui (Béatrice, Gabrielle, Anne-Marie, Dominique, Éliane, Huguette, Claudine, Isabelle). Le colonel de Castries en prend le commandement le 7 décembre 1953. La garnison, composée de Légion étrangère, de parachutistes, de tirailleurs nord-africains et de supplétifs autochtones, atteindra une dizaine de milliers d’hommes, portés par les renforts jusqu’à environ quinze mille au plus fort de la bataille.
Le pari français repose sur plusieurs convictions qui se révéleront erronées : la supériorité de l’artillerie et de l’aviation françaises, l’incapacité supposée du Việt Minh à hisser des canons lourds sur les crêtes environnantes, et l’idée qu’une bataille rangée tournerait à l’avantage d’une armée occidentale bien équipée. Le colonel Charles Piroth, commandant l’artillerie de la place, aurait affirmé que les canons vietnamiens seraient réduits au silence dès leurs premiers coups. Cette assurance était d’autant plus risquée que les conditions de Diên Biên Phu différaient de celles de Na San, en particulier pour l’emploi de l’aviation. Plusieurs avertissements, dont ceux de conseillers américains ayant combattu en Corée qui jugeaient les défenses trop légères, ne furent pas entendus.
Giáp, de son côté, voit dans Diên Biên Phu l’occasion d’une bataille décisive. Dès décembre 1953, il fait converger vers la cuvette quatre divisions d’infanterie (304e, 308e, 312e et 316e) et la 351e division lourde, calquée sur le modèle soviétique, qui regroupe l’artillerie de campagne, les mortiers, l’artillerie antiaérienne et les troupes du génie. Le choix de livrer là le combat est aussi un choix politique : la conférence de Genève, prévue pour le printemps 1954 afin de régler les conflits asiatiques, donne à une victoire militaire une portée diplomatique immédiate. Giáp écrira plus tard que la décision de se battre dans cette plaine était la bonne, et qu’il n’a vaincu que parce que le commandement français avait gravement sous-estimé son adversaire.
L’arme décisive de la logistique
La préparation de la bataille tient d’abord à un effort logistique d’une ampleur inattendue. Pour acheminer l’artillerie, les munitions et le ravitaillement à travers une région montagneuse jugée impraticable aux Français, le Việt Minh mobilise la population civile sur une échelle massive. Les estimations varient selon les sources : on cite couramment 50 000 à 80 000 porteurs, des chiffres plus élevés étant parfois avancés, ainsi qu’autour de 20 000 bicyclettes transformées en bêtes de somme, capables de pousser des charges très supérieures à celles qu’un homme pouvait porter. Des camions fournis par la Chine complètent le dispositif sur les axes praticables. Des dizaines de milliers de tonnes de riz et de matériel sont convoyées sur des centaines de kilomètres, parfois depuis la lointaine province de Thanh Hóa.
L’artillerie est l’élément clé. Les canons, en partie d’origine chinoise, en partie pris aux Américains en Corée ou aux Français, sont démontés, hissés à bras d’homme sur les pentes arrière des montagnes, puis remontés et installés dans des alvéoles creusées à flanc de colline, camouflées, déplacées de nuit et protégées par des leurres destinés à tromper l’observation aérienne. Cette disposition, qui place les pièces en tir direct sur la cuvette tout en les dérobant à la contre-batterie française, déjouera les calculs des artilleurs assiégés. Une artillerie antiaérienne, dont des canons de 37 mm, est déployée aux points de passage : elle contraint l’aviation française à voler plus haut et plus vite, dégradant l’efficacité des bombardements et, surtout, du ravitaillement par parachutage.
L’un des épisodes les plus commentés de la bataille est la décision prise par Giáp de différer l’attaque. Le plan initial, conforme au modèle chinois dit « attaque éclair, victoire éclair » (frapper vite, vaincre vite), prévoyait un assaut frontal massif visant à percer rapidement jusqu’au cœur du camp. L’ouverture du feu était fixée au 25 janvier 1954, l’affaire devant être réglée en quelques nuits.
Arrivé sur le terrain, Giáp juge les préparatifs insuffisants : l’artillerie n’est pas entièrement en place et reste exposée, les munitions manquent, et le renseignement indique que les Français connaissent désormais l’heure de l’offensive. Il reporte d’abord l’attaque de vingt-quatre heures, puis l’annule le 26 janvier au profit d’un plan radicalement différent, la « bataille assurée » ou « frapper sûrement, avancer sûrement » (đánh chắc, tiến chắc), c’est-à-dire un siège méthodique destiné à réduire les points d’appui un à un. Giáp a présenté plus tard ce choix comme la décision la plus difficile de sa carrière. Il dut, dit-il, l’imposer alors que ses officiers et les troupes, impatientes, soutenaient l’assaut rapide, et convaincre le chef des conseillers chinois, Wei Guoqing, sans avoir reçu l’aval de Pékin ; endossant seul la responsabilité du changement.
Ce récit, central dans la mémoire vietnamienne, met en avant le jugement personnel de Giáp et sa fidélité au conseil de Hô Chi Minh : ne livrer bataille que si la victoire est certaine. Les troupes d’élite de la 308e division sont alors envoyées feindre une offensive vers le Laos pendant que se réorganise le dispositif de siège ; l’artillerie est remise sous abri, et un réseau de tranchées, évalué à plusieurs centaines de kilomètres, est creusé pour resserrer progressivement l’étau autour du camp.
Les assauts : 13 mars – 7 mai 1954
L’offensive débute le 13 mars 1954, vers 17 heures, par une préparation d’artillerie d’une intensité que les Français n’avaient pas anticipée. Le premier objectif est Béatrice, point d’appui isolé au nord-est, tenu par un bataillon de la 13e demi-brigade de Légion étrangère. Bien que le renseignement français eût correctement prévu le lieu et l’heure de l’attaque, la puissance de feu vietnamienne provoque un choc : les abris, conçus pour des projectiles légers, sont pulvérisés sous des milliers d’obus, et le poste de commandement est neutralisé d’emblée. Béatrice tombe dans la nuit.
Le 14 mars, c’est au tour de Gabrielle, défendu par un bataillon de tirailleurs algériens. La même tactique – préparation d’artillerie massive suivie d’assauts d’infanterie par vagues – emporte la position au matin du 15, malgré une résistance opiniâtre et une contre-attaque lancée trop tard. Le 16 et le 17 mars, les supplétifs thaïs d’Anne-Marie se débandent ou évacuent. En quelques jours, le verrou nord du camp a sauté.
La conséquence est décisive : la piste d’aviation, seul cordon ombilical reliant la cuvette à Hanoï, passe sous le feu direct de l’artillerie et des armes automatiques vietnamiennes. Le dernier avion décolle de Diên Biên Phu le 27 mars 1954. Dès lors, la garnison ne peut plus être ni renforcée par atterrissage, ni surtout évacuée de ses blessés ; elle dépend entièrement de parachutages de plus en plus aléatoires, dont une part croissante, à mesure que se réduit le périmètre, tombe chez l’assaillant. Le colonel Piroth, accablé par l’impuissance de son artillerie à réduire les batteries adverses, se suicide dans les premiers jours.
À partir de la fin mars, Giáp passe à une guerre d’usure méthodique. Plutôt que de répéter des assauts frontaux coûteux – la première phase avait été très meurtrière pour ses troupes –, il fait progresser un réseau de tranchées et de boyaux qui enserre les positions françaises, les isole et permet d’approcher l’infanterie à couvert avant chaque attaque. La bataille des « cinq collines », autour des points d’appui Dominique et Éliane à la fin mars et en avril, est parmi les plus acharnées. Les positions changent parfois de mains, mais l’étau se resserre. La pluie de la mousson transforme le camp en bourbier, aggravant une situation sanitaire devenue catastrophique, avec des centaines de blessés entassés dans des abris de fortune.
La conférence de Genève s’ouvre le 26 avril 1954, donnant à la bataille une dimension diplomatique encore plus aiguë. L’offensive finale vietnamienne commence début mai. Le Việt Minh emploie alors massivement des lance-roquettes multiples de type Katioucha, aux effets dévastateurs sur un périmètre réduit à environ un kilomètre carré. Les défenseurs avaient espéré jusqu’au bout une intervention aérienne américaine massive — un temps envisagée à Washington sous le nom d’opération Vautour — qui ne vint pas, faute d’accord politique américain et britannique, refusé fin avril.
L’assaut général est lancé le 7 mai. Les quelque 5 à 6 000 combattants encore valides ne peuvent contenir la pression. En fin d’après-midi, les troupes vietnamiennes atteignent le poste de commandement de de Castries, promu général durant la bataille. Conformément aux consignes reçues de Hanoï, le commandement français ne signe pas de reddition formelle mais ordonne le cessez-le-feu, qui prend effet vers 17 h 30. Le point d’appui Isabelle, le plus au sud, tente une sortie nocturne et cesse le combat dans la nuit. Le siège avait duré environ56 jours.
Le bilan humain
Les pertes furent lourdes des deux côtés et les chiffres varient selon les sources. Du côté français, on dénombre de l’ordre de 1 500 à 3 000 tués et disparus et environ 4 000 à 4 500 blessés. Surtout, quelque 10 000 à 11 000 hommes sont faits prisonniers. Beaucoup étaient blessés. Soumis à de longues marches et à des conditions de détention extrêmement dures dans les camps Việtminh, une partie seulement de ces prisonniers survivra : selon plusieurs estimations, environ un tiers seront rendus vivants lors des libérations de l’automne 1954.
Du côté vietnamien, les pertes sont incertaines et probablement plus élevées encore. On cite souvent autour de 8 000 tués et 15 000 blessés ; certaines estimations occidentales avancent une vingtaine de milliers d’hommes hors de combat. L’écart entre les bilans illustre la difficulté d’établir des chiffres fiables, les archives vietnamiennes restant peu accessibles. Ce coût considérable est un élément que la commémoration de la victoire a longtemps laissé dans l’ombre.
Diên Biên Phu ne modifiait pas, à elle seule, l’équilibre militaire global en Indochine : une commission d’enquête française, présidée par le général Georges Catroux, conclura que la chute du camp, si grave fût-elle sur le plan militaire, ne bouleversait pas, au printemps 1954, le rapport des forces présentes. Son effet fut surtout psychologique et politique. La défaite provoqua en France un choc profond et accéléra les négociations.
La conférence de Genève aboutit, le 20 juillet 1954, à un accord qui partageait provisoirement le Vietnam le long du 17e parallèle, entre une République démocratique du Viêt Nam communiste au nord et un État du Vietnam au sud. Des élections de réunification étaient prévues pour 1956 ; elles n’eurent jamais lieu. La France évacua le nord du pays à l’automne 1954 et acheva son retrait dans les années suivantes. Au-delà de l’Indochine, l’écho de Dien Bien Phu fut considérable dans le monde colonisé : la défaite d’une armée européenne par une force issue d’un mouvement de libération nationale devint un symbole pour les indépendantismes d’Asie, d’Afrique et d’ailleurs. Giáp lui-même résuma l’événement en disant qu’il sonnait le glas du colonialisme.
La guerre du Vietnam (1960-1975)
La partition de 1954 ne mit pas fin à la carrière militaire de Giáp. À partir de 1960, une insurrection communiste se développa au Sud contre le gouvernement de Saïgon, soutenu par les États-Unis ; les insurgés furent désignés sous le nom de Việt Cong. Ministre de la Défense et commandant en chef de l’armée nord-vietnamienne, Giáp joua un rôle déterminant dans la conduite de cette nouvelle guerre, qui opposa pendant quinze ans le Nord, appuyé par l’URSS et la Chine, aux forces américaines et sud-vietnamiennes.
Son rôle exact dans certaines décisions fait débat. À la fin des années 1960, le pouvoir réel à Hanoï est partagé, et le premier secrétaire Lê Duẩn ainsi que Lê Đức Thọ exercent une influence croissante, parfois aux dépens de Giáp. L’offensive du Têt, lancée le 30-31 janvier 1968, en est une illustration. Contrairement à une croyance répandue, Giáp n’en fut pas le concepteur principal ; plusieurs travaux indiquent qu’il était réservé sur sa conception militaire – un soulèvement général au Sud – et qu’il taisait ses critiques. Sur le plan strictement militaire, l’offensive fut un échec : les pertes du Việt Cong furent très lourdes et le soulèvement populaire espéré n’eut pas lieu. Mais elle produisit un effet politique majeur en frappant l’opinion américaine, persuadée jusque-là que l’adversaire était incapable d’une telle action, et en érodant le soutien à la guerre aux États-Unis.
Le parallèle avec Diên Biên Phu fut tenté la même année à Khe Sanh, où l’armée nord-vietnamienne assiégea une base de Marines américains. Les conditions étaient toutefois très différentes : proximité des bases de ravitaillement américaines, supériorité technologique, maîtrise du ciel et emploi massif d’hélicoptères privèrent le siège de l’effet obtenu en 1954. Giáp organisa ensuite la défense du Nord contre les bombardements américains de 1972, puis, après les accords de Paris de janvier 1973 et le retrait américain, la phase finale de la guerre. La place exacte de Giáp dans la planification de l’offensive victorieuse de 1975, par rapport à d’autres généraux comme Văn Tiến Dũng, est discutée par les historiens. Les opérations conduites cette année-là, dont les batailles de Đà Nẵng et de Hué, aboutirent à la prise de Saïgon le 30 avril 1975 et à la réunification du pays sous régime communiste l’année suivante.
La victoire de 1975 ne se traduisit pas par une ascension politique pour Giáp. Dès cette date, il avait perdu le commandement effectif des forces armées et se trouvait en rivalité avec Lê Duẩn. En 1976, il devint vice-Premier ministre de la République socialiste du Vietnam. Il quitta le ministère de la Défense en 1980, ne fut pas réélu au bureau politique du Parti communiste vietnamien en 1982, puis sortit du comité central en 1991. Les raisons avancées de cette mise à l’écart tiennent à ses rivalités personnelles, à ses réserves sur l’invasion du Cambodge à la fin des années 1970, à son penchant supposé pour des réformes économiques et à des soupçons de tropisme pro-chinois.
Relégué à des fonctions secondaires, Giáp passa plusieurs décennies à l’écart du pouvoir réel. Il n’en demeura pas moins une figure populaire, vénérée par une large part de la population, juste après Hô Chi Minh dans le panthéon national.
Dans les dernières années de sa vie, alors centenaire, il reprit la parole publiquement sur des sujets sensibles. Il critiqua la corruption du régime et s’opposa, au nom de considérations environnementales et de souveraineté nationale, à des projets d’exploitation de mines de bauxite sur les hauts plateaux du centre, menés avec la participation de la Chine — un dossier qui inquiétait écologistes et nationalistes méfiants à l’égard de Pékin. Ces interventions tardives renforcèrent son image de conscience morale, distincte de l’appareil dirigeant.
Hospitalisé depuis 2009 à l’hôpital militaire 108 de Hanoï, Võ Nguyên Giáp y mourut le 4 octobre 2013, à 102 ans. Il laissait sa seconde épouse, Đặng Bích Hà, qu’il avait épousée après la mort de sa première femme, et quatre enfants. Des funérailles nationales se tinrent les 12 et 13 octobre, retransmises en direct par la télévision et la radio nationales, en présence des principaux dirigeants du pays.
Giáp fut aussi un auteur prolifique. Il publia plusieurs ouvrages doctrinaux et de mémoires, dont un livre consacré à Diên Biên Phu (1959) et des textes sur la « Guerre du peuple, armée du peuple », qui synthétisent sa conception d’une guerre prolongée fondée sur la mobilisation des masses et la combinaison du politique et du militaire. Ces écrits, traduits en de nombreuses langues, ont nourri la réflexion des mouvements de guérilla de la seconde moitié du XXe siècle.



