Maurice Dejean (1899-1982) est nommé Commissaire général de France en Indochine le 3 juin 1953 et prend ses fonctions à Saïgon le 3 juillet de la même année. Il occupe ce poste jusqu’au 4 juin 1954, date à laquelle il est remplacé par le général Paul Ély, quelques semaines après la chute de Diên Biên Phu, le 7 mai 1954. Pendant ces onze mois, Dejean est le plus haut représentant civil de la France dans la péninsule indochinoise, en charge des affaires politiques, diplomatiques et administratives, tandis que le général Henri Navarre, nommé commandant en chef début mai 1953, conduit les opérations militaires.
Ce diplomate de carrière, qui fut commissaire national aux Affaires étrangères de la France libre entre 1941 et 1942, ambassadeur en Tchécoslovaquie puis au Japon, arrive en Indochine en pleine recomposition stratégique : le gouvernement de Joseph Laniel cherche à la fois une issue militaire au conflit, par le « plan Navarre » adopté en juillet 1953, et une issue politique, par la déclaration du 3 juillet 1953 annonçant l’achèvement de l’indépendance des États associés. La période est marquée par une internationalisation accélérée de la guerre, l’aide chinoise massive au Viêtminh à la suite de l’armistice coréen du 27 juillet 1953, et l’implication croissante des États-Unis.
La trajectoire de Maurice Dejean en Indochine illustre les tensions inhérentes à cette période : tension entre pouvoir civil et commandement militaire, entre l’objectif de maintenir une présence française et celui de préparer la dévolution des compétences aux États associés, entre la recherche d’une solution négociée et la poursuite d’une stratégie d’« en finir » militairement.
Maurice Dejean naît le 30 septembre 1899 à Clichy-la-Garenne, dans le département de la Seine, au sein d’une famille nombreuse. Son père est boucher. Cette origine sociale modeste tranche avec celle de la plupart de ses collègues du Quai d’Orsay des années 1930, issus de l’aristocratie ou de dynasties administratives. Licencié d’études supérieures de lettres et diplômé d’études supérieures de philosophie, il commence sa carrière administrative dans l’armée française d’occupation en Allemagne, avant d’être recruté en 1930 par l’ambassadeur André François-Poncet comme chef du service de presse de l’ambassade de France à Berlin, fonction qu’il occupe jusqu’en 1939, sous l’autorité de François-Poncet puis de Robert Coulondre.
Pendant cette décennie berlinoise, Dejean est en parallèle « honorable correspondant » des services de renseignement militaires français, ce qui lui donne une connaissance étroite de l’analyse militaire et du fonctionnement des services. Cette double formation, diplomatique et liée au renseignement, joue un rôle dans la suite de sa carrière. Hostile aux accords de Munich en septembre 1938, il rentre à Paris à la déclaration de guerre et devient chef adjoint de cabinet du ministre des Affaires étrangères Édouard Daladier sous l’autorité de Robert Coulondre, puis adjoint de Roland de Margerie au cabinet de Paul Reynaud. Avec ce dernier, il se range dans le camp des partisans de la poursuite des combats à l’été 1940.
Le ralliement à la France libre et l’épisode londonien
Après l’armistice du 22 juin 1940, Maurice Dejean rejoint Londres au début de l’année 1941 et se met au service de la France libre. Le général de Gaulle, qui peut compter sur très peu de diplomates de carrière ralliés à son mouvement, lui confie la direction des Affaires politiques. Le 24 septembre 1941, lors de la création du Comité national français, il est désigné commissaire national aux Affaires étrangères, poste qu’il occupe jusqu’au 24 octobre 1942. Son action vise à faire reconnaître la légitimité internationale de la France libre.
Une brouille avec de Gaulle, sur fond de désaccords liés au Levant, à Madagascar et à l’opération Torch en Afrique du Nord, l’amène à présenter sa démission. Il prend ensuite la tête de la « mission Dejean », chargée de représenter la France auprès des gouvernements alliés en exil à Londres (Belgique, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Tchécoslovaquie). Cette période londonienne constitue le tournant décisif de sa carrière : sans elle, il n’aurait sans doute pas accédé aux hautes responsabilités diplomatiques qu’il occupe après la Libération.
Prague, Tokyo, Indochine : l’entrée dans la guerre froide asiatique
À la Libération, Maurice Dejean est élevé au rang d’ambassadeur. Il dirige la direction politique du Quai d’Orsay en 1944, prend part à la négociation du pacte franco-soviétique de décembre 1944, puis est nommé ambassadeur à Prague en novembre 1945. Il est le premier représentant français dans la capitale tchécoslovaque depuis les accords de Munich. Il y assiste, en février 1948, au « coup de Prague » et à la soviétisation de la Tchécoslovaquie. Cet événement modifie en profondeur sa lecture des relations internationales : alors qu’il pensait pouvoir faire de la France et de la Tchécoslovaquie des traits d’union entre l’Est et l’Ouest, il prend acte de la bipolarisation et de la menace soviétique. Il dirige ensuite, de 1949 à 1950, la représentation française à l’Autorité internationale de la Ruhr.
En mai 1950, il devient chef de la mission française de liaison auprès du commandement supérieur allié en Extrême-Orient à Tokyo, succédant au général Zinovi Pechkoff. Il y devient officiellement ambassadeur en 1952, lorsque le Japon retrouve sa souveraineté après l’entrée en vigueur du traité de paix. Observateur privilégié de la guerre de Corée depuis la capitale japonaise, Maurice Dejean affermit sa méfiance à l’égard du communisme international et défend des positions très fermes, notamment son soutien à une extension des opérations alliées au nord du 38e parallèle. Selon Sophie Davieau-Pousset, auteure d’une thèse de référence sur le diplomate, c’est précisément cette « réputation de spécialiste des questions asiatiques et militaires » qui motive sa nomination en Indochine à l’été 1953.
Été 1953 : la nomination en Indochine
Le gouvernement de Joseph Laniel, président du Conseil radical-indépendant en fonctions à partir du 28 juin 1953, hérite d’une situation indochinoise dégradée. Le conflit, ouvert en décembre 1946, est de plus en plus impopulaire en métropole et financièrement insoutenable. Le précédent gouvernement, conduit par René Mayer entre janvier et juin 1953, avait amorcé un changement de stratégie en remplaçant le général Raoul Salan par le général Henri Navarre comme commandant en chef en Indochine le 8 mai 1953, en pariant sur un militaire connaissant peu le théâtre asiatique mais censé apporter un « regard neuf ».
Sur le plan civil, l’organisation institutionnelle française en Indochine était jusque-là centrée sur Jean Letourneau, qui cumulait depuis le 19 avril 1952 les fonctions de ministre des Relations avec les États associés et de haut-commissaire en Indochine. Cette concentration de pouvoirs entre les mains d’un seul homme, dans un contexte de marche annoncée vers l’indépendance, devient intenable. Le gouvernement Laniel décide de scinder les deux fonctions. Letourneau est maintenu un temps comme « commissaire général » avant d’être remplacé par Marc Jacquet, secrétaire d’État aux Relations avec les États associés. Sur place, c’est Maurice Dejean qui est désigné le 3 juin 1953 pour le poste de Commissaire général de France en Indochine — titre civil substitué à celui de « haut-commissaire » à mesure que l’indépendance des États associés est reconnue, mais désignant des fonctions analogues. Il prend effectivement ses fonctions le 3 juillet 1953, après un intérim assuré par le gouverneur Georges Gautier.
Un choix symbolique
La nomination d’un diplomate, et non d’un homme politique ou d’un haut fonctionnaire colonial, à la tête de la représentation française en Indochine, est porteuse d’un message. Il s’agit de marquer la volonté française de transformer sa relation avec les États associés (Viêt-Nam, Laos, Cambodge) en relation d’État à État, dans le cadre de l’Union française. Maurice Dejean arrive à Saïgon avec la réputation d’un « libéral » disposé à accélérer la dévolution des compétences. Le MRP, qui contrôlait jusque-là par Letourneau l’essentiel de la politique indochinoise française, perd avec ce changement le pilotage direct du dossier.
Le diplomate est nommé sur la base d’un curriculum particulier : son expérience récente à Tokyo, sa connaissance de la situation asiatique, son contact direct avec la guerre de Corée, son inscription dans la grille d’analyse de la guerre froide. À ses yeux, l’Indochine n’est plus seulement un théâtre colonial mais l’« ultime bastion de résistance du monde libre en Asie », formule qu’il développe dans ses discours et notes de la période. Cette grille de lecture rejoint, de fait, celle des autorités américaines qui multiplient à compter de 1953 l’aide militaire et financière à l’effort de guerre français.
La déclaration du 3 juillet 1953
Le jour même où Maurice Dejean prend ses fonctions, Joseph Laniel prononce devant les représentants des États associés réunis à Paris une déclaration solennelle annonçant l’intention de la France de « parfaire leur indépendance et leur souveraineté » et de leur transférer les compétences que Paris détient encore. Les États associés sont invités à des négociations d’ordre économique, financier, judiciaire, militaire et politique. Cette déclaration constitue le cadre politique dans lequel Dejean va inscrire son action.
À cette date, les armées des États associés comptent environ 150 000 réguliers et 50 000 supplétifs au Viêt-Nam, 15 000 hommes au Laos et 10 000 hommes au Cambodge. Le corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient (CEFEO) totalise lui-même près de 175 000 hommes, complétés par les forces auxiliaires. L’enjeu est de transférer progressivement la responsabilité de la sécurité aux États, en jaunissant l’effort militaire tout en consolidant les régimes anticommunistes locaux. Maurice Dejean, identifié comme « libéral » sur place, a pour mission d’accompagner cette transformation.
Un tandem houleux avec le général Navarre
Depuis le départ du général Jean de Lattre de Tassigny, en novembre 1951, aucun chef ne cumule plus en Indochine les fonctions civiles et militaires. La distinction entre le pouvoir civil, exercé par le Commissaire général, et le pouvoir militaire, exercé par le commandant en chef, devient structurelle. Dans la pratique, cette séparation produit en 1953-1954 une coexistence parfois conflictuelle, voire stérile, entre Maurice Dejean et Henri Navarre.
Selon Sophie Davieau-Pousset, le diplomate et le général forment un « tandem houleux ». Dejean conserve l’initiative et la responsabilité sur les questions politiques (relations avec Bao Daï, avec les souverains laotien et cambodgien, conduite des négociations bilatérales, communication officielle, gestion de l’administration civile) tandis que Navarre a « la haute main » sur les questions militaires, qu’il s’agisse du plan d’opérations, de la conduite des engagements, des dispositifs défensifs ou des demandes de renforts. Les deux hommes se rencontrent régulièrement à Saïgon ou à Hanoï mais ne forment pas une équipe soudée.
Le plan Navarre (juillet 1953)
Le plan Navarre, soumis à Paris et discuté en juillet 1953 lors du Comité des chefs d’état-major et de plusieurs conseils restreints, prévoit un double mouvement sur deux campagnes. Au cours de la première année (campagne 1953-1954), les forces du corps expéditionnaire doivent observer une attitude strictement défensive au Nord-Vietnam, se contentant de défendre le delta tonkinois si celui-ci est attaqué. Au Sud-Vietnam, la pacification doit être poursuivie ; au Centre-Vietnam, seules des opérations de grande envergure (notamment dans l’inter-zone V du Viêtminh) sont envisagées. Le général Navarre s’efforcerait par ailleurs de transférer le maximum de la sécurité des zones les plus sûres à l’Armée nationale vietnamienne, afin de reconstituer une réserve générale destinée à reprendre l’initiative l’année suivante.
Le plan ne suscite aucune objection majeure dans les enceintes parisiennes, mais il n’est pas formellement approuvé. Une ambiguïté subsiste sur la question de la défense du Laos : lorsque Navarre demande quelle stratégie adopter si le Laos est menacé, sa question reste sans réponse écrite. Cette zone d’incertitude pèsera lourdement à l’automne, lorsque Navarre devra arbitrer seul la décision d’occuper la cuvette de Diên Biên Phu.
Une politique de marche vers l’indépendance
L’action principale de Maurice Dejean, en parallèle, vise à accélérer la marche vers l’indépendance des États associés. Cette politique a un double objectif. Elle vise d’abord à priver le Viêt-minh de son argument central : la lutte anticoloniale. En accordant l’indépendance pleine et entière au Viêt-Nam de Bao Daï, la France entend retirer aux nationalistes communistes leur principale base de mobilisation politique. Elle vise ensuite à constituer un cadre stable de coopération militaire et économique entre la France et les États associés au sein de l’Union française, censé permettre le maintien d’une influence française dans la péninsule à long terme.
Dans cette logique, plusieurs actes politiques sont conduits pendant l’année 1953-1954. Le Laos signe son adhésion à l’Union française à Paris le 22 octobre 1953 et conclut un accord militaire avec la France le 28 octobre 1953 : le pays est ainsi reconnu pleinement indépendant le 9 novembre 1953. Il devient le premier, et le seul, État associé à entrer comme État indépendant dans l’Union française. Le 9 novembre, lors d’un défilé à Phnom Penh marquant le départ des troupes françaises, le Cambodge accède à son tour à une indépendance complète sous Norodom Sihanouk, après un mouvement de « grève royale » entamé depuis Bangkok en juin. Le Cambodge restera membre de l’Union française jusqu’au 19 décembre 1955. Pour le Viêt-Nam, les négociations sont plus difficiles : il faut attendre le 28 avril 1954, en pleine bataille de Diên Biên Phu, pour qu’une déclaration commune reconnaisse l’« indépendance totale » du pays, et le 4 juin 1954 pour la signature, en l’absence de Bao Daï, des traités d’Indépendance et d’Association.
Maurice Dejean entretient durant cette période un dialogue régulier avec l’empereur Bao Daï, qu’il rencontre à plusieurs reprises à Saïgon, Dalat et en France. Selon un télégramme du chargé d’affaires américain Donald Heath en date du 1er août 1953, Bao Daï quitte Saïgon après une entrevue avec Dejean en affirmant : « Avec la déclaration du 3 juillet, le Viêt-Nam n’a aucune revendication à formuler à l’égard de la France ; je vais en France pour demander ce que la France a à demander au Viêt-Nam. »
La scène politique de Saïgon est, selon le mot d’Henri Froment-Meurice, proche collaborateur de Dejean dans ses fonctions ultérieures à Moscou, une « mare à canards, sac à intrigues, nœud de vipères ». Le Commissaire général doit composer avec un empereur fréquemment absent (Bao Daï passe une partie de son temps à Cannes et en France métropolitaine), des Premiers ministres successifs (Nguyên Van Tâm, Buu Lôc à partir de janvier 1954), des sectes politico-religieuses du Sud (Cao Daï, Hoa Hao, Binh Xuyen), un état-major vietnamien dirigé par le général Nguyên Van Hinh, et une administration française elle-même travaillée par des courants contradictoires.
Maurice Dejean tente de maintenir un équilibre. Il défend l’option d’un gouvernement vietnamien d’union nationale et plaide auprès de Bao Daï pour qu’il regagne le territoire vietnamien dans les moments critiques. En mai 1954, à la veille de la chute de Diên Biên Phu, il déclare au chargé d’affaires américain Robert McClintock : « Si j’étais Bao Daï, j’irais à Hanoï et j’y resterais jusqu’à la fin. » Il s’oppose à la perspective d’un abandon d’Hanoï, qu’il considère comme une catastrophe politique d’une ampleur supérieure à celle de Diên Biên Phu. Ces conseils, transmis par Bao Daï ou par ses entourages, ne sont pas suivis.
Diên Biên Phu : de la décision d’occupation à l’engagement
À l’automne 1953, la situation militaire évolue. Les renseignements signalent que la division Viêt-minh 316 a quitté la région sud de Hoa Binh, le 4 novembre, pour se diriger vers le pays thaï, c’est-à-dire la Haute-Région nord-ouest et le Laos. L’idée d’établir une base aéroterrestre dans la cuvette de Diên Biên Phu – une vallée plate dotée d’une piste d’atterrissage héritée de l’occupation japonaise et située sur l’axe Tonkin-Laos – n’est pas neuve : elle remonte aux études du général Raoul Salan avant son départ, et est reprise et précisée par le général René Cogny, commandant les forces terrestres du Nord-Vietnam, le 26 juin 1953. Henri Navarre, qui hérite de cette analyse, prescrit le 2 novembre 1953 à Cogny d’occuper la vallée par une opération aéroterrestre.
La décision suscite des réserves dans l’entourage immédiat de Cogny. Le colonel Bastiani, chef d’état-major des forces terrestres du Nord-Vietnam, déclare au colonel Berteil, envoyé de l’état-major de Navarre, le 3 novembre 1953 : « Dans ce pays, on ne barre pas une direction. C’est une notion européenne sans valeur ici. Le Viet passe partout. On s’en rend bien compte dans le Delta. » Les aviateurs émettent également des réserves techniques sur la défense de la piste et la limite de carburant des chasseurs basés à Hanoï. Le 6 novembre, Cogny envoie un télégramme à Navarre où il fait valoir qu’« il est important de sauver le pays thaï, mais qu’il est encore plus important de sauver le Delta ».
La position du commissaire général Dejean
Le 14 novembre 1953, Navarre tranche : Diên Biên Phu doit être occupée. Il s’appuie pour cela sur l’accord signé entre la France et le Laos le 28 octobre 1953, par lequel Paris s’engage à défendre cet État associé. Cette position est défendue à Saïgon par le commissaire général Dejean et par Marc Jacquet, secrétaire d’État aux Relations avec les États associés.
Le 15 novembre 1953, Marc Jacquet arrive à Saïgon. Un déjeuner est organisé au palais Norodom, résidence officielle du Commissaire général Dejean. Le 16 novembre, une réunion clé se tient entre Dejean, Navarre et Jacquet. Navarre y informe les deux civils de son intention d’occuper Diên Biên Phu et leur demande leur avis. Selon les sources publiées (notamment Pouget, 2024), Maurice Dejean considère que « le contraire est impensable » : à ses yeux, abandonner le Laos reviendrait à laisser le Viêt-minh « prendre Luang Prabang, occuper la vallée du Mékong et border la frontière de Thaïlande », ce qui provoquerait « l’effondrement de l’opinion publique en France ». Marc Jacquet, lui, exprime avec « euphémisme » son penchant pour une négociation avec le Viêt-minh, position défendue par Pierre Mendès France.
La position du Commissaire général est donc, à ce moment, alignée sur celle du commandant en chef quant à la décision d’occupation. Cet alignement est cohérent avec sa lecture stratégique : Diên Biên Phu doit verrouiller la route du Laos et empêcher l’extension du conflit vers les royaumes voisins, dans une logique de défense du « monde libre » en Asie. Le 6 novembre 1953, Dejean reçoit d’ailleurs à dîner dans sa résidence à Hanoï le vice-président américain Richard Nixon, en visite en Indochine, signe de l’importance que le Commissaire général accorde au soutien diplomatique et financier de Washington.
L’opération Castor et la mise en place du camp retranché
L’opération aéroportée Castor est déclenchée le 20 novembre 1953 à 10 h 35. Soixante-sept Dakota — la quasi-totalité de la flotte de transport française en Indochine — larguent en deux jours environ 2 650 parachutistes sur la cuvette. Le premier jour, six bataillons (notamment le 6e BPC du commandant Marcel Bigeard et le 2e bataillon du 1er RPC du commandant Bréchignac) sont engagés. Pertes du côté français : 15 tués et une cinquantaine de blessés ; côté Viêt-minh : 115 tués. Le 22 novembre, la piste d’atterrissage est partiellement opérationnelle. Le 7 décembre 1953, le colonel Christian de La Croix de Castries est nommé commandant du camp retranché. Le 10 décembre, la garnison franco-vietnamienne de Laï Châu, repliée vers Diên Biên Phu sous le nom d’opération Pollux, achève son mouvement.
Le 13 novembre, le Comité de Défense nationale s’était réuni à Paris. Les renforts demandés par Navarre ne lui sont pas accordés : il devra « ajuster ses plans aux moyens mis à sa disposition ». L’objectif officiel n’est plus de « remporter une victoire » mais d’« amener l’adversaire à reconnaître qu’il est dans l’impossibilité de remporter une décision militaire ». Le contre-amiral Cabanier est dépêché à Saïgon entre le 17 et le 21 novembre 1953 pour interroger Navarre sur l’opportunité d’ouvrir des négociations d’armistice. Selon Joseph Laniel (1957), Navarre répond négativement, estimant que la situation sera meilleure au printemps.
La bataille de Diên Biên Phu (13 mars – 7 mai 1954)
L’attaque générale de l’armée populaire vietnamienne (APV), commandée par Vô Nguyên Giáp, commence le 13 mars 1954 à 17 heures par un bombardement d’artillerie massif. Les divisions Viêtminh, équipées notamment de canons de 105 mm de la division lourde 351, sont supérieures à toutes les estimations du 2e Bureau français, qui pensait que l’ennemi ne pouvait amener dans la Haute-Région des pièces de calibre supérieur à 75 mm. Le point d’appui Béatrice tombe dans la nuit du 13 au 14 mars. Le lieutenant-colonel Jules Gaucher, commandant le secteur central, est tué dans son poste de commandement. Gabrielle tombe le 15 mars. Le colonel Charles Piroth, commandant l’artillerie de Diên Biên Phu, se suicide à la grenade dans son abri.
Cette série de chocs initiaux a un effet sur le commandement français. Le chargé d’affaires américain à Saïgon, Robert McClintock, dans un télégramme top secret au Département d’État daté du 9 mai 1954 et reproduit dans les Foreign Relations of the United States (volume XIII), rapporte une confidence faite la veille par Maurice Dejean : « Dejean m’a dit hier soir qu’à 5 h du matin le 15 mars, c’est-à-dire seulement deux jours après le début de la bataille de Diên Biên Phu, Navarre l’avait appelé pour lui dire que la bataille serait perdue. » Le Commissaire général ajoute, selon le même télégramme, que le plan Navarre avait cessé d’être opérationnel à la Noël 1953, lorsque le Viêtminh avait percé jusqu’au Mékong à Thakhek. Cette confidence post-événement, dont la fiabilité dépend de la perception de McClintock, est un indice du climat de défiance qui s’installe à Saïgon entre les autorités civiles et militaires françaises.
La conférence de Genève annoncée le 18 février 1954
L’annonce, le 18 février 1954 à la conférence de Berlin, qu’une conférence internationale s’ouvrira le 26 avril à Genève pour traiter à la fois de la Corée et de l’Indochine, modifie radicalement la donne politique. À partir de cette date, la bataille de Diên Biên Phu n’est plus seulement militaire : elle prend une dimension diplomatique majeure. Pour le Viêtminh, il s’agit de remporter une victoire spectaculaire avant Genève afin de peser sur les négociations ; pour la France, il s’agit de tenir le camp retranché jusqu’à l’ouverture de la conférence, voire jusqu’à son terme. Maurice Dejean, en sa qualité de commissaire général, est consulté à plusieurs reprises sur les options diplomatiques.
Le diplomate se prononce, durant cette période, contre le partage de l’Indochine, défendu par certains milieux français comme un moindre mal. Il défend l’option d’un cessez-le-feu sur place, qu’il appelle la « peau de léopard » : maintenir, dans une logique de juxtaposition territoriale, les zones franco-vietnamiennes et les zones Viêtminh, sans tracer une frontière unique. Cette option, fragile sur le terrain mais politiquement défendable selon Dejean, ne sera pas retenue à Genève. C’est la solution du partage, autour du 17e parallèle, qui s’imposera lors des accords du 20 juillet 1954, après le départ de Dejean.
L’opération Atlante et la dispersion des moyens
Pendant que la bataille fait rage à Diên Biên Phu, l’opération Atlante, lancée par Navarre dans le Centre-Vietnam à partir du 20 janvier 1954, mobilise des forces conséquentes. Le maintien de cette opération en parallèle des combats du Nord est rétrospectivement considéré comme l’une des principales erreurs stratégiques de la période. Maurice Dejean, en tant que Commissaire général, n’a pas autorité pour modifier les choix d’opérations, mais il prend connaissance de leurs effets politiques. Selon son témoignage ultérieur devant la commission d’enquête, il aurait été réservé sur l’idée de tout miser sur la cuvette de Diên Biên Phu.
Sophie Davieau-Pousset écrit : « Conscient des risques qu’il y a à tout miser sur la cuvette de Dien Bien Phu, le diplomate se montre réservé sur la conduite des opérations militaires. » Cette appréciation rétrospective doit être nuancée par les positions effectivement exprimées en novembre 1953, lorsque Dejean avait jugé « impensable » de ne pas occuper la cuvette. La position du Commissaire général semble avoir évolué entre l’automne 1953, où il soutient l’engagement de la France au Laos et la défense par Diên Biên Phu, et le printemps 1954, où il prend la mesure du déséquilibre militaire et plaide pour des solutions diplomatiques.
La question de l’internationalisation : opération Vautour
Au début du mois d’avril 1954, alors que la situation à Diên Biên Phu se dégrade rapidement, la France et les États-Unis discutent d’une éventuelle intervention aérienne américaine pour soulager le camp retranché. C’est le projet d’opération Vautour, étudié à Washington par le secrétaire d’État John Foster Dulles, l’amiral Arthur Radford et d’autres responsables, sur demande du général Paul Ély, chef d’état-major général de la Défense nationale française, en mission à Washington du 20 au 24 mars 1954.
L’option d’une internationalisation directe du conflit, qui supposerait une action conjointe des États-Unis, du Royaume-Uni et d’autres puissances, est finalement écartée le 26 avril, après le refus britannique de s’engager sans accord parlementaire et l’opposition de certains responsables américains. Maurice Dejean, dans ses conversations avec McClintock début mai 1954 telles que rapportées dans les Foreign Relations of the United States, juge que « le temps est venu de reconsidérer tout le cadre de la guerre en Indochine ». Il évoque la nécessité d’envisager des moyens nouveaux mais sans céder à l’alternative « blanche ou noire » présentée par Navarre — soit l’engagement américain direct, soit la défaite.
La chute du camp retranché
Le 7 mai 1954, après 56 jours de combats, le camp retranché de Diên Biên Phu succombe. Le drapeau Viêtminh est planté à 17 h 30 sur le PC du général de Castries, promu général deux semaines plus tôt. Le bilan est lourd : selon les chiffres établis par les sources françaises et reconstitués par les historiens, environ 3 000 morts français et alliés à Diên Biên Phu sur l’ensemble des combats, plus de 10 000 hommes faits prisonniers (dont moins de 4 000 reviendront des camps Viêtminh), face à des pertes Viêtminh estimées de 4 000 à 8 000 morts et 9 000 à 15 000 blessés selon les estimations.
Pour la France, la défaite est un choc politique mais ne représente, en termes strictement quantitatifs, qu’un peu plus de 3,3 % des 450 000 combattants franco-alliés mobilisés alors face au Viêtminh. Le sort des blessés et des prisonniers de Diên Biên Phu marque cependant durablement l’opinion publique métropolitaine. Pour les militaires, la défaite constitue un traumatisme : de nombreux officiers se sentent abandonnés par l’état-major et la classe politique. La conférence de Genève, ouverte le 26 avril 1954, prend dès lors une tournure plus défavorable pour la France.
Le départ et les commissions d’enquête
Le 17 juin 1954, Pierre Mendès France devient président du Conseil, avec pour priorité affichée la conclusion d’un règlement diplomatique en Indochine. Avant cette nomination, le gouvernement Laniel finissant a déjà engagé la recomposition du dispositif français en Indochine. Le 3 juin 1954, le général Paul Ély, jusque-là chef d’état-major général de la Défense nationale, est nommé Commandant en chef et Commissaire général en remplacement à la fois du général Navarre et de Maurice Dejean. Le général Salan est nommé adjoint militaire. Le cumul des fonctions civiles et militaires, abandonné depuis le départ de de Lattre en 1951, est ainsi rétabli pour gérer la sortie de guerre. Edouard Frédéric-Dupont remplace Marc Jacquet comme ministre des États associés.
Ce choix d’unifier les commandements civil et militaire dans les mains d’un seul homme (un militaire prestigieux, ancien chef d’état-major général, qui a négocié l’aide américaine à Washington) répond à la nécessité d’un pilotage cohérent dans une phase de retrait. Il marque la fin de la séquence ouverte un an plus tôt par la nomination de Dejean. Le 4 juin 1954, le diplomate quitte officiellement ses fonctions. Le général Ély, en raison d’absences fréquentes, désignera dès le 8 juin Raoul Salan comme commissaire général et commandant en chef par intérim pour toutes les armes, fonction qu’il exercera jusqu’au 6 octobre 1954.
Genève : Dejean conseiller diplomatique
Quitter Saïgon ne signifie pas pour Maurice Dejean l’abandon du dossier indochinois. Comme l’indiquent les sources des Archives diplomatiques françaises, « devenu conseiller diplomatique, il continua à Genève l’œuvre commencée en Indochine ». Pendant la conférence de Genève, qui s’achève le 21 juillet 1954 (les accords étant signés dans la nuit du 20 au 21), Dejean accompagne les négociateurs français, Georges Bidault puis Pierre Mendès France, après le changement de gouvernement. Il poursuit son dialogue avec Bao Daï.
Un télégramme du chargé d’affaires américain à Paris en date du 28 septembre 1954 illustre cette continuité : Dejean s’entretient à deux reprises avec Bao Daï en septembre 1954 et lui demande, à la suite d’une démarche franco-américaine commune, d’inviter les généraux Hinh et les forces Binh Xuyen à coopérer avec le gouvernement Ngô Dinh Diêm récemment formé. Bao Daï refuse, jugeant la démarche « contraire au principe de l’indépendance vietnamienne ». L’épisode témoigne du rôle d’intermédiaire que continue de jouer Maurice Dejean dans la phase post-Genève.
L’audition devant la commission d’enquête (1955)
Le 31 mars 1955, à l’initiative du général Navarre, une commission d’enquête militaire est instituée pour examiner les circonstances de la défaite de Diên Biên Phu. Entre le 21 avril et le 3 décembre 1955, onze personnalités du haut commandement militaire en Indochine et à Diên Biên Phu, ainsi que deux personnalités politiques (Marc Jacquet, ancien secrétaire d’État aux Relations avec les États associés, et Maurice Dejean, ancien Commissaire général de France en Indochine) sont entendues par les responsables militaires.
Selon les éléments publiés par l’EHNE (Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, Sorbonne Université), Navarre cherche, à travers cette commission, à « défendre son action en documentant le manque de soutien politique ». Les auditions, dont les procès-verbaux ne sont que partiellement disponibles, posent la question des responsabilités respectives du gouvernement, du commissaire général et du commandant en chef dans la conduite de la guerre. Dejean est interrogé sur ses échanges avec Navarre, sur sa connaissance du plan d’occupation de Diên Biên Phu, sur sa position relative à la défense du Laos, et sur ses contacts avec Bao Daï.
Cogny, pour sa part, ne déclarera jamais ouvertement devant la commission qu’il était opposé à l’opération Castor : il se borne à dire que « Diên Biên Phu était une chose possible à condition de pouvoir faire des actions extérieures ». Quant à Maurice Dejean, son audition n’a pas fait l’objet à ce jour de publication intégrale, mais les éléments qui en émergent dans l’historiographie indiquent qu’il a souligné les contraintes politiques pesant sur le gouvernement français, l’importance de la défense du Laos comme engagement international de la France, et son désaccord avec certains choix tactiques.
L’après-Indochine : Moscou et la fin de carrière
Après une mission à Londres en 1955 où le diplomate donne des conférences à l’Imperial Defence College, et après avoir participé à la négociation du traité franco-libyen, Maurice Dejean est nommé en décembre 1955 ambassadeur à Moscou. Il occupe ce poste pendant 8 ans, jusqu’en février 1964. La nomination intervient dans le contexte de la déstalinisation amorcée après la mort de Staline en mars 1953, et de l’ouverture relative des années Khrouchtchev.
À Moscou, Dejean défend une « ligne » consistant à miser sur le développement du dialogue franco-soviétique, malgré le contexte de guerre froide et les crises bilatérales successives : crise de Suez et révolte hongroise (1956), retour des tensions sur Berlin (1958-1961), crise des missiles à Cuba (1962), question algérienne, question allemande. Henri Froment-Meurice, son collaborateur, résume cette ligne en disant que Dejean misait sur « une Union soviétique s’ouvrant davantage, pacifique, s’embourgeoisant ». Cette position est critiquée par d’autres diplomates, au premier rang desquels Jean Laloy, qui défendent une lecture plus méfiante du système soviétique. La longue mission moscovite renforce la « ligne Dejean » comme courant identifié au sein du Quai d’Orsay.
Le rappel précipité de 1964
La mission moscovite de Maurice Dejean s’achève brutalement en février 1964. Selon les éléments établis par les sources, et en particulier par Alain Peyrefitte dans C’était de Gaulle, ainsi que par Daniel Jouanneau dans son Dictionnaire amoureux de la diplomatie, l’ambassadeur est rappelé à Paris par le général de Gaulle à la suite d’une opération de compromission orchestrée par les services soviétiques (KGB).
L’opération, montée selon les éléments publiés par l’écrivain Yuri Krotkov, transfuge passé à l’Ouest, et révélée au Congrès américain, fait usage de la technique dite des « hirondelles » : une femme chargée de séduire la cible avant qu’un prétendu mari ne fasse irruption pour menacer de scandale. L’attaché militaire de l’ambassade, le colonel Louis Guibaud, est également pris dans le piège et se suicide. Selon le récit rapporté par Peyrefitte, le général de Gaulle accueille Dejean à son retour avec la formule restée célèbre : « Alors, Dejean, on couche ? » ou, selon une autre version, « Alors, Dejean, on aime les femmes ? », avant de le congédier sans lui serrer la main.
La thèse selon laquelle Dejean aurait été un collaborateur du KGB est rejetée par le transfuge Krotkov lui-même devant le Congrès américain, qui confirme que Dejean a bien été piégé, mais qu’il n’a pas été retourné par les services soviétiques. De Gaulle ne rompt pas les liens avec son ancien ambassadeur, mais l’affaire ternit durablement l’image du diplomate. Maurice Dejean prend sa retraite officielle le 19 septembre 1964.
Une retraite militante
Loin de renoncer à ses convictions, Maurice Dejean continue, pendant les près de vingt années qui lui restent à vivre, de défendre l’amitié franco-soviétique. Il est notamment membre de la présidence de l’Association France-URSS de 1973 jusqu’à sa mort, position attestée par les comptes-rendus des 13e, 14e et 15e congrès de l’association entre 1973 et 1982. Cet engagement militant suscite régulièrement les critiques de ses pairs et entretient la controverse autour de son parcours.
Maurice Dejean meurt le 14 janvier 1982 à l’âge de 82 ans.
Pour approfondir
- Sophie Davieau-Pousset, « Maurice Dejean, diplomate atypique », Relations internationales, n° 162, 2015/2, p. 79-94 (issu de sa thèse soutenue à Sciences Po Paris en 2012 sous la direction de Maurice Vaisse) ;
- Fonds des Archives diplomatiques françaises (papiers Maurice Dejean, 288 PAAP, La Courneuve) ;
- Chronologie détaillée publiée par le site Mémoires Indochine (Jean-François Jagielski) ;
- Notices et chronologies du site Chemins de mémoire du ministère des Armées ;
- Foreign Relations of the United States, vol. XIII, 1952-1954, Indochina ; les notices de l’EHNE (Sorbonne Université) ;
- Ouvrages d’Henri Navarre (Agonie de l’Indochine, Plon, 1956), Joseph Laniel (Le drame indochinois, Plon, 1957), Pierre Rocolle (Pourquoi Diên Biên Phu ?, Flammarion, 1968), Yves Gras (Histoire de la guerre d’Indochine, Plon, 1979), Ivan Cadeau (Diên Biên Phu : 13 mars – 7 mai 1954, Tallandier, 2019), ainsi que les éléments rapportés par Alain Peyrefitte (C’était de Gaulle, Fayard, 1994-2000) et Daniel Jouanneau (Dictionnaire amoureux de la diplomatie, Plon, 2022).
- Les télégrammes diplomatiques cités (McClintock à Department of State, 9 mai 1954 ; Achilles à Department of State, 28 septembre 1954 ; Heath à Department of State, 1er août 1953) sont disponibles dans la collection des Foreign Relations of the United States accessible en ligne via l’Office of the Historian du Département d’État américain.



