Jules Gaucher naît le 13 septembre 1905 à Bourges, dans le Cher. Jeune homme au tempérament affirmé, il manifeste très tôt un caractère enthousiaste et provocateur : renvoyé du lycée Janson-de-Sailly où il préparait le concours de l’École spéciale militaire, il achève sa préparation chez les Jésuites et intègre Saint-Cyr en 1927, classé 301e sur 330. Sa forte personnalité en fait un membre éminent de sa promotion, la « Maréchal Gallieni », qui l’élit « Père Système ». Diplômé en 1929, il est nommé sous-lieutenant et sert d’abord en Algérie, au 23e régiment de tirailleurs algériens, de 1929 à 1931.
Affecté à la Légion étrangère en 1931, il poursuit son service en Afrique du Nord au sein du 1er régiment étranger, puis du 3e régiment étranger d’infanterie, participant à la pacification du Haut Atlas et du Sud marocain. Il y obtient sa première citation en 1932. Dès lors, la Légion devient sa véritable maison : après une première affectation qui ne lui convenait guère, il avait obtenu sa mutation dans la Légion qu’il ne quittera plus.
Promu capitaine en 1938, il est affecté au 1er bataillon du 5e régiment étranger d’infanterie (I/5e REI) au Tonkin. Il y commande une compagnie lors des combats contre les Japonais en 1940, puis contre les Siamois en 1941, durant le conflit franco-thaïlandais. Pendant l’occupation japonaise de l’Indochine, le capitaine Gaucher mate une révolte indigène provoquée par les Japonais, puis prend en mai 1944 la tête du I/5e REI.
C’est à la tête de ce bataillon qu’il vit l’un des épisodes les plus dramatiques de sa carrière : le coup de force japonais du 9 mars 1945, qui balaye l’administration et les garnisons françaises d’Indochine. En première ligne au moment de l’attaque japonaise, il évite de peu la capture – et son exécution – et parvient à passer la frontière chinoise avec le reste de son unité lors de la retraite de la « colonne Alessandri ». Il mène alors d’importants combats retardateurs pour permettre l’évacuation du groupement français vers la Chine, avant de quitter lui-même le Tonkin le 2 mai 1945.
De retour en Extrême-Orient dès l’après-guerre, Gaucher enchaîne les séjours en Indochine avec une constance remarquable. Revenu au Tonkin en novembre 1946, il prend la tête du bataillon de marche du 5e REI, pacifie plusieurs régions et atteint Saïgon après avoir parcouru plus de 3 000 km de pistes. Rentré à Alger en 1947, il se porte encore deux fois volontaire pour l’Extrême-Orient. Promu chef de bataillon, il rejoint le Dépôt commun des régiments étrangers à Sidi-Bel-Abbès puis la 13e demi-brigade de Légion étrangère. En 1949, il est désigné pour prendre le commandement du 3e bataillon de la 13e DBLE (III/13), avant d’être rapatrié sanitaire le 9 avril 1950.
Promu lieutenant-colonel en octobre 1951, il revient en Indochine en septembre 1952. De retour à la « 13 », il exerce les fonctions de commandant en second du régiment, puis celles de chef de corps à partir du 1er septembre 1953. Sous son commandement, ses unités s’illustrent notamment dans le delta du fleuve Rouge et lors de la bataille de Hoa Binh (1951-1952). Gaucher devient ainsi l’héritier d’une lignée prestigieuse de chefs de corps de la 13e DBLE, l’unité de Narvik et de Bir Hakeim, après des figures comme Magrin-Vernerey (alias Monclar), Amilakvari ou Brunet de Sairigné.
Dès le 6 décembre 1953, la 13e DBLE s’installe à Diên Biên Phu, dans la cuvette occupée depuis l’opération Castor de novembre. En décembre 1953, Gaucher relève le groupement parachutiste dans le camp retranché. Le 1er et le 3e bataillon de la demi-brigade sont chargés de construire et d’occuper les points d’appui Claudine et Béatrice.
Au sein du dispositif du colonel de Castries, Gaucher occupe une position clé. Commandant du Groupe mobile n°9 — unité comprenant trois bataillons d’infanterie (I/13e DBLE, III/13e DBLE et III/3e RTA) ainsi qu’une batterie d’artillerie du III/10e RAC — il est désigné pour prendre le commandement du sous-secteur Centre, qui regroupe cinq centres de résistance : Béatrice, Claudine, Dominique, Éliane et Huguette. Son poste de commandement se trouve à proximité immédiate de celui du colonel de Castries. Sa stature au sein de la garnison est considérable : vétéran de 16 années passées presque sans interruption en Extrême-Orient, il fait figure de légende vivante de la Légion en Indochine. Le 19 février 1954, quelques semaines avant sa mort, il est encore décoré à Diên Biên Phu par le ministre de la Défense René Pleven.
Le centre de résistance Béatrice, tenu par son 3e bataillon, constitue le poste avancé le plus exposé. Situé à 3 km au nord-est de la position centrale, au-dessus de Ban Hin Lam, il est constitué d’un ensemble de trois collines occupées depuis les derniers jours de décembre 1953 par le III/13e DBLE, aux ordres du chef de bataillon Pégot.
L’assaut général du Viêtminh, attendu depuis des semaines, se déclenche le 13 mars 1954. L’attaque débute vers 17 h 15 par une intense préparation d’artillerie visant le centre de résistance Béatrice, l’un des points d’appui les plus éloignés du dispositif, tenu par le III/13e DBLE du commandant Pégot. Béatrice est assaillie par la division 312 de l’Armée populaire vietnamienne. Le commandant Pégot est tué très tôt dans son poste de commandement par un coup direct d’artillerie.
Puis le sort frappe une seconde fois la 13e DBLE, au cœur même du camp retranché. Un obus pénètre par une ouverture d’aération dans l’abri de Gaucher, où il suit, avec d’autres officiers, le déroulement des combats sur Béatrice entre le III/13e DBLE et les régiments 141 et 209 de la division 312. Selon le journal de marche du camp, à 10 m du PC de Castries, l’obus blesse mortellement le lieutenant-colonel Gaucher ainsi que les lieutenants Bailly et Bretteville de la 13e DBLE ; le lieutenant Lemoine et les commandants Vadot et Martinelli sont blessés. Une ambulance le transporte sous le feu de l’artillerie jusqu’à l’hôpital, où il meurt dans les bras du père Heinrich, l’aumônier du GONO. Sa blessure mortelle survient aux environs de 19 h 45. Il avait 48 ans.
Le témoignage recueilli par les anciens du camp restitue la brutalité de la scène : alors que Gaucher, ne pouvant assurer la défense du point d’appui par radio, proposait de désigner un officier pour rejoindre Béatrice et en prendre le commandement sous le feu, un obus creva le toit de l’abri et explosa sur son bureau ; on le découvrit gisant sous les débris, les membres disloqués, le visage méconnaissable.
La disparition simultanée du commandant du sous-secteur Centre et du chef de bataillon défendant Béatrice désorganise gravement la défense française dès les premières heures. La mort de Gaucher, comme celle du chef de bataillon Pégot tué dans des circonstances analogues, est l’une des raisons de la chute si rapide du premier centre de résistance de Diên Biên Phu dans la nuit du 13 au 14 mars 1954. Au soir du 13 mars, après cinq assauts, Béatrice est submergée ; le 3e bataillon est anéanti, ses survivants atteignant à peine l’effectif d’une compagnie.
Au-delà de la perte tactique, la mort de Gaucher révèle aux défenseurs l’ampleur de la menace : à l’issue de cette première nuit, les Français réalisent que, contre toute attente, le Viêtminh a été capable d’amener et de camoufler autour du camp un nombre important de pièces d’artillerie de 105 mm, alors que le 2e bureau français pensait qu’il ne pourrait au mieux disposer que de pièces légères de calibre 75. Jamais par la suite l’artillerie française ne parviendra à faire taire les canons viêtminh. Le lieutenant-colonel Maurice Lemeunier lui succède à la tête de la 13e DBLE le 19 mars 1954, mais le camp retranché tombera le 7 mai, entraînant avec lui l’anéantissement du 1er bataillon et scellant l’issue de la guerre d’Indochine.
Le palmarès de Jules Gaucher témoigne d’un quart de siècle de campagnes : commandeur de la Légion d’honneur, titulaire de la croix de guerre 1939-1945 et de la croix de guerre des théâtres d’opérations extérieurs avec sept citations, de la médaille coloniale, commandeur du Ouissam alaouite, officier de l’ordre royal du Cambodge et officier de l’ordre du Dragon d’Annam. Mort pour la France, il repose au caveau familial du cimetière des Capucins à Bourges, où un hommage lui a encore été rendu en mars 2024, pour le 70e anniversaire de la bataille, en présence d’un détachement de la 13e DBLE.
Sa mémoire demeure vivante dans l’institution militaire : la municipalité de Bourges a baptisé une rue en son honneur, et une promotion « Lieutenant-colonel Gaucher » de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr porte son nom (1983-1986).



