Le Fairchild C-119 Flying Boxcar

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Le C-119 Flying Boxcar est un avion de transport militaire bimoteur à doubles poutres de queue, conçu et produit par la société américaine Fairchild Aircraft, basée à Hagerstown, dans le Maryland. Il constitue un développement direct du Fairchild C-82 Packet, qui avait servi en nombre limité à la fin de la Seconde Guerre mondiale et présenta rapidement plusieurs défauts structurels et opérationnels sérieux.

Le prototype du C-119, initialement dénommé XC-82B avant d’être rebaptisé XC-119A, effectua son premier vol en novembre 1947. Les livraisons de la première version de série, le C-119B, débutent en décembre 1949, depuis l’usine Fairchild de Hagerstown. En 1951, le groupe industriel Kaiser-Frazer se vit attribuer un second contrat de fabrication, produisant 71 appareils supplémentaires dans l’usine de Willow Run Airport, à Belleville, dans le Michigan, jusqu’en 1953. Au total, la production cessa en 1955 après la construction de 1 183 unités, dont 1 112 sortirent de Hagerstown.

Par rapport au C-82, le C-119 apportait des améliorations substantielles : cockpit déplacé vers l’avant au niveau du nez (libérant davantage d’espace en soute), fuselage élargi de 36 cm, structure renforcée, moteurs nettement plus puissants et nouveau train d’atterrissage à deux roues tandem sur chaque jambe principale. Ces modifications permirent d’augmenter sensiblement la charge utile et la fiabilité opérationnelle.

Description technique

Le C-119 se distingue par une configuration originale : un fuselage en pod central, de section quasi rectangulaire — d’où son surnom de « Flying Boxcar » (wagon de marchandises volant) —, monté en aile haute, flanqué de deux poutres de queue aboutissant à un double empennage horizontal. Cette architecture librait l’arrière du fuselage pour l’installation d’une grande porte bipartite (dite « coquilles » ou « clamshell doors »), ouvrant en vol pour les largages par parachute ou au sol pour le chargement direct de véhicules et d’équipements lourds.

Dans ses versions les plus répandues à l’époque de Diên Biên Phû (C-119C et C-119F/G), l’appareil était propulsé soit par deux moteurs en étoile Pratt & Whitney R-4360 Wasp Major de 2 650 à 3 500 ch pour les premières versions, soit par deux Wright R-3350-85 Duplex Cyclone de 3 500 ch pour les versions suivantes. Les hélices étaient de type Hamilton Standard Hydromatic à quatre pales de 4,57 m de diamètre.

Constructeur Fairchild Aircraft Corporation, Hagerstown, Maryland, USA
Type Avion de transport militaire bimoteur à doubles poutres de queue
Premier vol Novembre 1947 (XC-82B / XC-119A)
Production 1 183 unités
Envergure 33,3 m
Longueur 26,4 m
Hauteur 8,0 m
Masse à vide 18 135 kg
Masse maximale au décollage 33 750 kg
Motorisation (C-119G) 2 x Wright R-3350-89W, 3 500 ch chacun
Vitesse de croisière 475 km/h
Plafond opérationnel 7 300 m
Rayon d’action 3 670 km
Charge utile 13 600 kg, 62 soldats en armes ou 45 parachutistes
Équipage 5 personnes

Variantes principales

La version C-119B constituait la première série de production (55 exemplaires). Le C-119C, produit à 303 exemplaires, introduisait un dérive dorsale élargie et des moteurs R-4360-20WA améliorés. Le C-119F (212 exemplaires) ajoutait des dernières modifications structurelles, tandis que le C-119G (484 exemplaires) – version la plus produite et la plus utilisée – recevait de nouvelles hélices tripales plus fiables et divers équipements améliorés. C’est essentiellement sous ces deux dernières versions que l’appareil fut mis en service en Indochine. Plus tard, une version AC-119G « Shadow » et AC-119K « Stinger », transformée en canonnière avec des mitrailleuses rotatives de 7,62 mm, servit au Viêt Nam du Sud de 1969 à 1971.

Service opérationnel avant l’Indochine

Dès juillet 1950, soit quelques semaines après le début de la guerre de Corée, quatre C-119 furent dépêchés vers les forces aériennes américaines en Extrême-Orient (FEAF) pour des tests opérationnels. En septembre, le 314th Troop Carrier Group déploya l’appareil en Corée, où il servit tout au long du conflit comme transporteur de troupes, de fret et de blessés. En décembre 1950, à la suite du repli des forces des Nations Unies, huit C-119 effectuèrent le parachutage de sections d’un pont portif sur l’axe Koto-ri–Hungnam, opération qui permit la retraite du corps expéditionnaire. Cette carrière coréenne confirma la valeur de l’appareil comme plateforme d’appui logistique en conditions difficiles.

Le contexte stratégique : Diên Biên Phû et la dépendance aérienne

L’opération Castor et l’implantation du camp retranché

À l’automne 1953, le général Henri Navarre, commandant les forces de l’Union française en Indochine depuis mai 1953, décide d’occuper et de fortifier la cuvette de Diên Biên Phû, un bourg situé dans une vallée agricole du nord-ouest du Viêt Nam, à quelque 10 kilomètres de la frontière laotienne et à environ 300 km au nord-ouest de Hanoï. L’opération « Castor » débute le 20 novembre 1953 par le parachutage de troupes adobtant l’ancienne piste d’atterrissage japonaise, rénovée grâce à l’aéroparachutage – notamment d’un bulldozer démonté et largé en deux parties – par les C-119 français.

La stratégie de Navarre reposait sur la création d’un « camp-hérisson » fortement armé, ravitaillé par un pont aérien depuis Hanoï, capable d’engager le Viêt-minh dans une bataille rangée où la supériorité de feu française serait décisive. L’état-major était convaincu que le général Võ Nguyên Giáp ne pourrait pas acheminer d’artillerie lourde à travers le relief accéenté de la région. Cette appréciation se révéla gravement erronée.

Du 25 novembre 1953 à la mi-mars 1954, une « noria aérienne » incessante entre Hanoï et Diên Biên Phû permit d’acheminer des milliers d’hommes, du matériel lourd (artillerie et blindage démontés à Hanoï puis remontage sur place), des munitions, des vivres et des fortifications. Quelque 15 000 soldats de l’Union française étaient finalement regroupés dans neuf points d’appui fortifiés, surnommés étymologiquement Huguette, Anne-Marie, Claudine, Dominique, Françoise, Élisane, Gabrielle, Béatrice et Isabelle.

L’insuffisance du potentiel aérien français

L’aviation de transport française en Indochine comptait, au cœur de la crise, une soixantaine de Douglas C-47 Dakota capables de transporter environ 2,7 tonnes de fret ou 28 parachutistes. Cette flotte, intégrée au Groupement Aérien Tactique du Nord-Vietnam (GATAC-Nord) sous le commandement du colonel Jean-Louis Nicot, s’avéra nétement insuffisante pour satisfaire les besoins en approvisionnement du GONO (Groupement Opérationnel du Nord-Ouest), évalués à environ 200 tonnes quotidiennes en période de siège intensif.

Face à cette difficulté, la France se retourna vers les États-Unis pour obtenir des appareils de plus grande capacité. C’est dans ce contexte que le Fairchild C-119, dont la capacité de chargement était environ trois fois supérieure à celle du C-47 (jusqu’à 30 tonnes par largage selon les témoignages de pilotes sur la cuvette), devint un élément central du dispositif logistique français.

Le déploiement des C-119 en Indochine : un dispositif secret

Le prêt américain et le rôle de la CIA

En vertu des accords d’assistance mutuelle (Mutual Defense Assistance Act) entre les États-Unis et la France, Washington consentit au prêt d’appareils C-119 à l’armée de l’Air française dès la fin de 1953. La France disposait de cinq C-119 en novembre 1953, de 6 en avril 1954 et de 10 en mai 1954. Globalement, environ 30 C-119 furent prêtés par l’US Air Force au début de 1954.

Mais le potentiel en équipages français formés sur C-119 était limité. Au début, seuls quelques pilotes français, détachés des groupes de C-47 et formés par les Américains, étaient qualifiés sur cet appareil. Pour combler ce déficit, une solution clandestine fut mise en place. La pression croissante sur les capacités de transport français depuis les débuts de l’offensive Viêtminh au Laos en 1953 avait conduit le général Navarre à solliciter une aide supplémentaire auprès de Washington. Le secrétaire d’État John Foster Dulles, en réponse, contacta son frère Allen Dulles, directeur de la CIA nouvellement nommé, afin d’activer la filiale aérienne de l’Agence.

La Civil Air Transport (CAT) – compagnie d’aviation civile basée en Extrême-Orient, propriété de la CIA – fut chargée de fournir les équipages. Pour assurer la « plausible deniability » (négation vraisemblable), les C-119 de l’USAF virent leurs marques américaines rapidement recouvertes de cocardes et insigne de l’Armée de l’Air française. Cette mesure était indispensable : les États-Unis, engagés dans une politique de non-intervention directe pour éviter une éscalade avec la Chine de Mao Zédong, ne pouvaient assumer officiellement la présence de pilotes militaires américains en zone de combat. Les pilotes de la CAT avaient le statut de civils employés sous contrat.

L’opération SQUAW et le contrat de mars 1954

La première phase de soutien, dénommée opération « SQUAW », mobilisa une douzaine de pilotes CAT qui acheminèrent des tonnes de matériel et de ravitaillement vers les forces françaises au Laos à partir du début de 1953. Cette phase préliminaire permit d’éprouver les procédures de collaboration entre pilotes américains et équipages français.

Face à la détérioration rapide de la situation à Diên Biên Phû après le début de l’offensive Viêtminh du 13 mars 1954, un contrat formel fut signé le 3 mars 1954 entre les autorités françaises et la CAT. Selon ses termes, la compagnie fournissait 24 pilotes pour opérer 12 C-119 dont la maintenance serait assurée par du personnel de l’US Air Force. Une opération de plus grande envergure, baptisée « SQUAW II », fut aussitôt déclenchée. En tout, 37 pilotes de la CAT se portèrent volontaires pour ces missions périlleuses.

Ces pilotes étaient basés à l’aérobase de Cat Bi (aujourd’hui aéroport de Hải Phòng), située à environ 350 kilomètres à l’est de Diên Biên Phû. Certains d’entre eux étaient de vétérans de la Seconde Guerre mondiale ou de la guerre de Corée, ayant ainsi une expérience considérable du vol de combat en appareil de transport lourd. Ils volaient généralement en compagnie d’officiers français à bord des appareils. Des parachutistes français des Compagnies de Livraison par Air (CLA) servaient de largueurs à bord.

Les équipages français

Parallèlement aux équipages CAT, un détachement C-119 français fut constitué dès novembre 1953, composé de pilotes détachés des groupes de C-47. Il fut renforcé à partir du 1er mars 1954 par les 12 équipages civils américains. Ce détachement opérait également depuis Cat Bi, base de départ pour toutes les missions vers la cuvette. Selon le témoignage recueilli du pilote français Streito, le C-119 représentait pour les aviateurs une machine remarquable, équipée notamment d’un émetteur AR-13, de deux VHF, d’un dérivomètre périscopique gyroscopique, d’un sextant périscopique et de deux radiocompas. Ses deux moteurs de 3 500 ch et ses 35 tonnes au décollage permettaient de parachuter des charges qu’aucun autre appareil en service ne pouvait prétendre larguer en une seule rotation.

Le C-119 dans la bataille : opérations et pertes

Phase initiale : du 20 novembre 1953 au 12 mars 1954

Dès l’opération Castor du 20 novembre 1953, les C-119 sont mis à contribution pour acheminer du matériel lourd vers la cuvette, alors que la piste est encore utilisable. Ce sont notamment ces appareils qui permirent de parachuter le bulldozer nécessaire à la rénovation de la piste d’atterrissage, démonté en deux parties : l’ensemble moteur d’un côté, la lame de l’autre. Lors du premier largage, les parachutes lâchèrent et une moitié du bulldozer s’enfonça dans le sol, mais l’autre moitié fut récupérée et les travaux purent finalement commencer.

Tout au long des mois de novembre 1953 et janvier-février 1954, les équipages français et américains accumulent les rotations. Un pilote français témoigne avoir effectué 103 heures de vol en janvier 1954 et 104 heures en février, alternant entre C-47 et C-119, avec des passages à l’atterrissage sur la piste de Diên Biên Phû encore accessible. En février, à plusieurs reprises, des équipages passeront la nuit sur le terrain, entendant déjà quelques explosions dans les alentours.

Le Viêt-minh n’est pas inactif pour autant. Dès le 31 janvier 1954, un commando infiltre la base de Dô Son (où étaient révisés les C-47) et détruit plusieurs Dakota. Le 5 mars, l’aérodrome de Gia Lâm est attaqué ; le 6 mars, c’est Cat Bi qui subit un assaut, avec la destruction de plusieurs appareils. Ces attaques révèlent la stratégie viêt-minh : dégrader le potentiel de transport aérien français à sa source, avant même que la grande offensive sur Diên Biên Phû ne soit déclenchée.

Phase critique : du 13 mars au 7 mai 1954

Le 13 mars 1954, le général Giáp déclenche l’offensive générale sur le camp retranché. Une puissante artillerie (canons de 105 mm, de 75 mm et mortiers) ouvre un feu nourri sur la piste d’atterrissage, les stationnements d’appareils et les aires de dispersion. La piste est criblée de trous en quelques heures. Le 11 mars, des pièces camouflées avaient déjà commencé à prendre pour cible la piste : un C-119 est détruit sur le sol le 11 mars, un Morane-500 le 12, un Curtiss-Commando civil le 13.

L’inutilisation de la piste transforme radicalement la nature du soutien aérien. Les C-47, qui pouvaient encore se poser pour évacuer des blessés, cessent progressivement de le faire. Seuls les parachutages — pour lesquels les C-119 sont particulièrement adaptés — permettent d’assurer l’approvisionnement. Chaque nuit, des formations de C-47 et de C-119 convergent vers la cuvette, larguant des conteneurs de vivres, de munitions, de médicaments, de carburant, parfois même des renforts humains (parachutistes volontaires).

Les C-119 larguaient des charges de l’ordre de 18 à 30 tonnes par mission, contre 2,7 tonnes pour un C-47. Ces chiffres faisaient de l’appareil le pivot irremplaçable du pont aérien, mais aussi la cible de choix de la DCA viêtminh renforcée par un régiment antiaérien de l’Armée populaire de libération chinoise, équipé notamment de canons automobiles de 37 mm. Les C-119 étaient très vulnérables pendant les quelques secondes de la passe de largage, contraint de voler en ligne droite à basse altitude et à vitesse réduite au-dessus de la zone de largage.

Missions spéciales : napalm et « bombardement »

Outre les missions de ravitaillement standard, les C-119 furent adaptés pour des tâches inhabituelles pour un avion de transport. Le général Paul Ely, chef d’état-major interarmes français, obtint lors de sa visite à Washington du 20 au 26 mars 1954 l’autorisation d’utiliser les C-119 pour déverser du napalm autour de Diên Biên Phû, sous condition expresse que ces largages ne soient pas effectués par des équipages américains. Des modifications furent apportées à certains appareils pour permettre le largage de bidons de napalm par l’arrière, les « coquilles » étant retirées pour laisser sortir la charge.

Selon le témoignage d’un pilote français, ces « bombardements » au napalm étaient effectués à partir de l’arrière de la cellule. Cette opération, pour laquelle le C-119 n’était pas conçu, nécessitait précision et sang-froid de la part des équipages. Les conditions d’identification des emplacements de tir viêtminh étaient extrêmement difficiles : absence quasi totale de guidage radar, écran nuageux permanent dû à la mousson, communication radio approximative.

Les « grèves » des pilotes CAT et les incidents

Au fil des semaines, les incidents se multiplient. Le 17 mars 1954, un C-119 reçoit un obus de 37 mm dans la cabine de pilotage. L’émotion est considérable à Cat Bi : le pilote a eu le bras droit arraché. La perte de points d’appui nord (Béatrice, Gabrielle, Anne-Marie entre le 13 et le 17 mars) plaçait les axes d’approche aériens dans les secteurs même tenus par l’artillerie viêtminh.

Parmi les incidents critiques, on compte plusieurs C-119 touchés en phase de largage, moment où ils étaient le plus vulnérables. Notamment, les appareils numéros 137 et 536 furent touchés successivement alors qu’ils effectuaient leurs largages. Les deux étaient pilotés par des équipages américains de la CAT. À la suite de ces incidents, les pilotes américains refusèrent momentanément de reprendre les missions sur Diên Biên Phû — ce que les historiens ont qualifié de « grèves » des équipages de la CAT. Le général Chennault, dont les pilotes étaient concernés, dut intervenir pour relancer les opérations.

Le 7 avril 1954, un incident opérationnel révélateur illustre la dégradation des conditions de largage : des C-119 larguent la totalité de leur chargement d’obus de 105 mm dans les lignes viêtminh plutôt que sur les points d’appui français. La mauvaise visibilité, la DCA, la vitesse et la difficulté d’identification des zones de largage combinaient leurs effets pour rendre ces erreurs quasiment inévitables. Selon des sources historiographiques, l’ennemi aurait reçu par ce biais, au cours de l’ensemble de la bataille, des quantités significatives de munitions : environ 500 obus de 105 mm, 4 000 obus de 75 mm et 7 000 obus de mortier des avions français.

Malgré ces incidents, les pilotes de la CAT effectuèrent, entre le 13 mars et le 6 mai 1954, 682 sorties de largage sur Diên Biên Phû. La CAT livra environ 500 tonnes de matériel entre mars et mai 1954. Les équipages américains furent touchés 41 fois par la DCA viêtminh au cours de ces missions.

Le 6 mai 1954 : la dernière mission de McGovern et Buford

Préparation et départ de Cat Bi

Le 6 mai 1954, la veille de la reddition de la garnison française, six C-119 de la CAT font chauffer leurs moteurs sur la piste de Cat Bi à Hải Phòng. Ils décollent à 15h20 et forment un convoi vers Diên Biên Phû, distante de quelque 350 kilomètres. La mission du jour est le ravitaillement par parachutage de la position Isabelle, située 5 km au sud du corps principal du camp retranché, encerclée et isolée depuis plusieurs semaines.

Dans la formation, le C-119 portant le numéro de queue 149 est en deuxième position, derrière l’appareil numéro 578 du leader Steve Kusak et devant le numéro 532 de John Verdi. Aux commandes du numéro 149 se trouvent deux civils américains : le pilote James B. McGovern Jr. et son copilote Wallace A. Buford. McGovern, surnommé « Earthquake McGoon » en raison de sa corpulence imposante – il pesait environ 120 kg –, est un vétéran expérimenté, pilote depuis la Seconde Guerre mondiale et déjà actif en Asie depuis plusieurs années. Buford, en revanche, était relativement nouveau au sein de la CAT.

Dans la soute, à l’arrière de l’appareil, se trouvent trois soldats français affectés comme largueurs : les parachutistes Bataille, Rescouriou et Moussa. Un observateur militaire français, le sous-lieutenant Jean Arlaux, 24 ans, tout juste arrivé en Indochine depuis deux semaines, est également à bord pour sa première mission. Le chargement consiste en quelque 6 000 kilogrammes de munitions destinées aux défenseurs d’Isabelle.

L’impact et la tentative de fuite vers le Laos

En approche de la zone de largage sur Isabelle, l’appareil est pris pour cible par la DCA viêt-minh. Un obus de 37 mm touche le moteur de gauche (port), qui tombe en panne. Une deuxième rafale endommage le plan de profondeur horizontal. Ces dommages cumulatifs pénalisent sévèrement la capacité de vol : avec un seul moteur en état de fonctionner et la gouverne de profondeur atteinte, l’avion est difficile à maintenir en vol horizontal. Comme le décrit le rapport de la CIA, de l’huile s’échappe de la nacelle moteur en panne, entraînant le grippage du moteur et l’immobilisation en croix de l’hélice.

L’équipage de l’arrière jette par-dessus bord l’intégralité de la cargaison de munitions au-dessus d’Isabelle avant que l’avion ne soit définitivement incontrôlable. Certés vidé, l’appareil reste malgré tout incapable de reprendre de l’altitude avec un seul moteur. Les pilotes sont guidés par radio par Steve Kusak et Al Pope, pilotes du leader, qui accompagnent l’avion endommagé durant sa lutte pour rester en l’air.

McGovern et Buford luttent pendant quarante minutes pour maintenir l’appareil en vol. La seule solution envisageable étant de rallier une piste d’atterrissage d’urgence dans le territoire laotien voisin, ils suivent la vallée de la rivière Nam Ma en direction du sud-est, puis obliquent vers le sud en franchissant la frontière Vietnam-Laos, en direction d’une piste de secours près de Muong Het. L’appareil s’écarte de plusieurs dizaines de kilomètres, volant à la limite de ses capacités avec un seul moteur, un plan de profondeur endommagé et des contrôles de vol défaillants, survolant en tout environ 120 kilomètres à partir du point d’impact.

Le crash et ses conséquences

A quelques centaines de mètres de la piste de secours de Muong Het, une aile effleure la cime d’un arbre. L’avion pique et se brise en deux à l’impact avec le sol, avant de prendre feu. Les deux pilotes américains, McGovern et Buford, sont tués sur le coup, ainsi que les parachutistes français Bataille et Rescouriou. Le sous-lieutenant Arlaux et le parachutiste Moussa sont grièvement blessés mais survivent à l’impact. Moussa décèdera de ses blessures quelques jours plus tard en captivité. Arlaux, fait prisonnier par le Viêt-minh, ne sera libéré que le 13 octobre 1954, dans l’indifférence générale due à la fin des combats et à la signature des accords de Genève.

James McGovern et Wallace Buford deviennent ainsi les deux premiers aviateurs américains morts au combat en Indochine. Leur présence sur zone étant officiellement clandestine, leur décès ne fit l’objet d’aucune reconnaissance publique immédiate par les États-Unis. Ce n’est qu’en 2002 que le site du crash fut localisé. Des analyses ADN effectuées en 2006 confirmèrent l’identité des restes de McGovern. Il fut inhumé avec les honneurs militaires au cimetière d’Arlington le 24 mai 2007. Des fragments de son C-119 font aujourd’hui partie de la collection du musée de la CIA à Langley, Virginie.

En 2005, l’ambassadeur de France aux États-Unis, Jean-David Levitte, remettra la Légion d’honneur à cinq des six pilotes CAT encore en vie pour leurs actions lors de la bataille. Le gouvernement français marq[uait ainsi, tardivement, sa reconnaissance pour un engagement qui avait longüttemps été nié officiellement.

Bilan et portée historique

Le bilan des pertes et des performances

La capitulation du général de Castries, le 7 mai 1954, sonna l’échec de la stratégie française. Au total, au cours de la bataille, treize pilotes de transport français perdirent la vie, deux Américains furent tués, et plus de 200 appareils français et américains furent endommagés ou détruits. Les 37 pilotes CAT avaient effectué 682 sorties entre le 13 mars et le 6 mai 1954 et avaient été touchés 41 fois par la DCA viêt-minh. La CAT livra environ 500 tonnes de matériel au cours de cette période.

Ces chiffres témoignent de la performance opérationnelle considérable du C-119, malgré des conditions de tir antiaérien extrêmement sévères, une météo très défavorable (mousson, couverture nuageuse dense quasi permanente), une DCA dense et bien organisée, et des zones de largage de plus en plus réduites au fil des conquêtes viêt-minh. La grande capacité d’emport de l’appareil était irremplaçable : aucun autre avion en service français n’aurait pu assurer les mêmes volumes de livraison.

Les limites du pont aérien

Cependant, l’achèvement de Diên Biên Phû démontra aussi les limites structurelles d’un ravitaillement exclusivement aérien. La capacité de la DCA viêt-minh à prendre en enfilade les axes d’approche, l’obligation de vol basse altitude pendant les largages, l’imprécision inhérente aux parachutages par mauvais temps et le taux de dérivation des containers (environ 4,7 % de défaillances de parachutes au cours de la bataille, atteignant 20 % pour les systèmes à ouverture retardée) se conjuguèrent pour réduire considérablement l’efficacité réelle du pont aérien.

La décision de l’administration Eisenhower de ne pas s’engager militairement directement à Diên Biên Phû, refusant notamment d’autoriser les équipages américains à effectuer les largages de napalm, ou de déclencher l’opération « Vautour » de bombardement massif envisagée par l’amiral Radford, laissait la France seule face à une situation militaire irrécuperablement compromise. La dimension politique de l’engagement américain — l’engagement clandestin de la CAT contre la volonté du Congrès et de l’opinion publique américaine — illustre les contraintes qui pesaient sur Washington en cette période de début de la Guerre froide en Asie.

Une présence américaine annonçant le futur

L’engagement des C-119 CAT à Diên Biên Phû constitue l’une des premières opérations clandestines de grande envergure menées par la CIA en Asie du Sud-Est. Elle inaugure un mode d’intervention américaine — soutien logistique clandestin, emploi de pilotes civils sous couverture, usage d’avions militaires aux couleurs d’un pays tiers — qui sera systemétiquement reconduit et amplifié dans les années suivantes : au Laos dès 1955, au Viêt Nam du Sud après la partition, à Cuba en 1961, et jusqu’aux années 1970.

La CAT elle-même poursuivit ses opérations en Indochine après la chute de Diên Biên Phû : entre mi-mai et mi-août 1954, des C-119 continuaient de ravitailler des postes français isolés. La compagnie fournit ensuite 12 C-46 pour l’opération COGNAC, l’évacuation de civils du Nord-Vietnam vers le Sud après la signature des accords de Genève, transportant 19 808 personnes entre le 22 août et le 4 octobre 1954. En 1959, la CAT sera rebaptisée Air America, la compagnie de la CIA qui participera massivement à la guerre du Viêt Nam.

Quant au C-119, son utilisation comme plateforme de transport lourd en zone de combat face à une DCA moderne démontrait aussi les limites d’appareils bimoteurs à hélice en milieu contesté. L’US Air Force tirera les leçons de Diên Biên Phû dans les années suivantes, accélérant le développement du Lockheed C-130 Hercules, qui entrera en service en 1956 et remplaçera progressivement le C-119 dans tous les rôles de transport tactique. Ironie de l’histoire, lors de la guerre du Viêt Nam, des C-119 reconvertis en canonnières (AC-119G Shadow et AC-119K Stinger) seront utilisés au-dessus du Viêt Nam du Sud à partir de 1969 avant d’être transférés à l’Armée de l’Air sud-vietnamienne.

C-119 n° 536 touché par la DCA viêtminh au-dessus de Diên Biên Phu le 24 avril 1954. Le pilote américain de la CAT, Paul Holden, fut grièvement blessé au bras droit par un obus de 37 mm. Crédit : CAT.

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