L’opération Condor désigne la tentative française de porter secours, depuis le Laos, à la garnison de Diên Biên Phu assiégée au printemps 1954. Derrière ce nom de code se trouvent en réalité deux efforts distincts mais simultanés, conduits dans la même région par des unités différentes et souvent confondus dans les récits ultérieurs : d’une part une colonne terrestre conventionnelle, communément appelée « colonne Crèvecœur » ou « colonne Godard » ; d’autre part une colonne de maquisards du Groupement mixte d’intervention (GMI, ex-GCMA), engagée sous le nom de code « opération D ». Aucun des deux ensembles ne parvint à rejoindre le camp avant sa chute, le 7 mai 1954.
« Condor » est le nom de code retenu par le commandement pour l’opération de diversion conduite à partir du Nord-Laos. Les archives photographiques militaires françaises l’emploient pour désigner la marche de la colonne terrestre du lieutenant-colonel Yves Godard. Cette même colonne est aussi appelée « colonne Crèvecœur », du nom du colonel Jean Boucher de Crèvecœur, commandant des forces terrestres du Laos, à qui l’on attribue l’idée de l’opération. Certains qualifient cette dénomination d’« impropre », Crèvecœur n’ayant pas conduit la colonne sur le terrain.
« Opération D » (D pour « Desperado ») est le nom de code de l’opération menée par les maquis du GMI sous les ordres du capitaine Jean Sassi. Dans un entretien postérieur, Sassi lui-même a employé le terme « Condor » pour désigner son action, ce qui a renforcé la confusion. Les deux colonnes opéraient dans la même zone, avec des effectifs, des missions et des axes différents, et selon plusieurs témoignages elles n’étaient pas coordonnées entre elles.

Le contexte stratégique
Le camp retranché de Diên Biên Phu, établi fin 1953 dans une cuvette du Haut-Tonkin proche de la frontière laotienne, devait servir de base aéroterrestre et fixer le corps de bataille de l’armée populaire vietnamienne. À partir du 13 mars 1954, les divisions du général Vo Nguyen Giap lancèrent des assauts successifs sur les points d’appui français. La piste d’aviation fut rapidement neutralisée, et la garnison, dépendante d’un ravitaillement et de renforts parachutés, se trouva progressivement réduite par une artillerie nombreuse et bien dissimulée, puis par un réseau de tranchées resserrant les positions françaises.
À la fin du mois d’avril 1954, plusieurs points d’appui étaient tombés, les effectifs combattants avaient fortement diminué et une partie de l’artillerie n’était plus opérationnelle. C’est dans ce contexte que le commandement chercha à agir depuis l’extérieur de la cuvette, en particulier à partir du Laos voisin, où la France entretenait des forces terrestres et des maquis.
La décision d’engager Condor fut prise tardivement. Le général René Cogny, commandant au Tonkin, pressa son supérieur, le général Henri Navarre, commandant en chef en Indochine, de trancher. Navarre approuva l’opération dans les derniers jours d’avril 1954, dans l’espoir initial qu’elle déboucherait rapidement sur la cuvette. Les sources situent le lancement effectif fin avril, et l’essentiel de l’action entre le 25 avril et le 10 mai.
La composante terrestre relevait du colonel Boucher de Crèvecœur, commandant des forces terrestres du Laos, qui en avait conçu le principe ; elle fut commandée sur le terrain par le lieutenant-colonel Yves Godard. La composante maquis relevait du GMI, commandé par le chef de bataillon (futur lieutenant-colonel) Roger Trinquier, dont le chef d’état-major était le chef de bataillon Bonnigal, du 3e bataillon de parachutistes coloniaux ; sur le terrain, l’opération D fut conduite par le capitaine Jean Sassi. Le ralliement des partisans hmong (ou méo) avait été obtenu sous l’influence de leur chef Touby Ly Foung.
La colonne
La colonne, regroupée à Muong Saï à la mi-avril 1954, comptait de l’ordre de 2 400 hommes répartis en plusieurs groupements et articulés, selon les récits tirés de l’ouvrage d’Yves Godard et des recherches publiées par des amateurs d’histoire, en deux sous-groupements de marche : à l’ouest un ensemble s’appuyant sur le 5e bataillon de chasseurs laotiens ; à l’est le 4e bataillon de chasseurs laotiens et le 2e bataillon du 2e régiment étranger d’infanterie (le 1er bataillon de ce régiment demeurant en protection à Ban Na Bac). L’ensemble était couvert par un groupement de commandos et de partisans placé sous les ordres du lieutenant-colonel Mollat, fort d’environ 800 hommes.
Y figuraient également le 1er bataillon de parachutistes laotiens, dont une section lourde est attestée par les reportages d’époque, ainsi qu’un bataillon de Cambodgiens, des compagnies de commandos laotiens et plusieurs maquis désignés par des noms de fruits ou de lettres (Banane, Pamplemousse, Arec, Alpha). La majorité de l’effectif était constituée de troupes laotiennes et de partisans, encadrés par des cadres français, complétés par un bataillon de la Légion étrangère.
Objectifs et phases
Les objectifs assignés à la colonne ont varié au fil de la préparation et restent décrits de manière nuancée selon les sources. Dans une première phase, les unités devaient se positionner de Muong Khoua à Pak Luong pour détruire les éléments vietminh au sud de la Nam Ou, puis ouvrir un axe vers le sud-est et assurer la sécurité du largage d’un groupement aéroporté. Après jonction, le groupement Godard et le groupement aéroporté devaient s’emparer de hauteurs calcaires et dégager une issue de secours pour des éléments de la garnison, l’ensemble couvrant ensuite un repli général par le Nord-Laos jusqu’à Luang Prabang. Dans une seconde phase, il s’agissait d’attirer le maximum de forces vietminh au nord de la Nam Ou, puis d’atteindre le camp par le sud vers la fin mai, dans l’éventualité d’un renfort de plusieurs bataillons parachutistes.
Officiellement, Condor fut conduite comme une opération de diversion destinée à attirer une partie des forces adverses vers le sud et à se tenir prête à recueillir d’éventuels rescapés d’une sortie de la garnison. Les espoirs d’une jonction directe se heurtèrent rapidement à l’éloignement, à la difficulté du terrain et aux délais de décision.
Déroulement et repli
La colonne se mit en route depuis Muong Saï à la mi-avril, en direction de Muong Khoua puis de Diên Biên Phu, à travers la jungle laotienne, en s’écartant de la vallée de la Nam Ou tenue par le Vietminh. La progression fut lente et difficile, dépendante de porteurs pour le ravitaillement, sur un terrain accidenté de forêts et de cours d’eau. Dans les premiers temps, quelques succès locaux furent enregistrés : interceptions de ravitaillement et destructions de dépôts adverses.
Le largage de renforts parachutistes destiné à donner du poids à l’action ne suivit pas. Le 29 avril, le commandement de Hanoï informa Crèvecœur qu’un tel largage ne pourrait intervenir avant au moins une semaine et lui laissa la décision quant à la suite de l’opération. Privée de ce renfort, la colonne se maintint dans la région de la Nam Ou. Elle parvint à une trentaine de kilomètres au sud du camp, dans la région de Ban Houei ; certains éléments de pointe étaient encore plus proches au moment de la chute, à une distance évaluée à environ 40 km.
Le camp tomba le 7 mai 1954. Le 8 mai, Crèvecœur reçut la confirmation officielle de la chute et l’ordre de se replier sans délai sur Muong Saï, désormais sans appui aérien. Le repli s’effectua par un itinéraire différent de l’aller et fut nettement plus rapide, à une cadence pouvant atteindre une cinquantaine de kilomètres par jour, tout en étant talonné par le Vietminh, qui coupait les pistes. Une partie des porteurs abandonna la colonne, contraignant les unités à éviter les grands axes. La compagnie de jour ouvrait la marche et recevait les premières attaques ; les morts au combat étaient inhumés au bord des pistes ou aux haltes du soir. La colonne ne recueillit qu’un petit nombre d’évadés de Diên Biên Phu.
L’opération D : les maquis du GMI
L’opération D était une opération du service action conduite par le GMI à partir de ses bases du Nord-Laos. Elle visait à réunir trois groupements de maquis (Malo, Servan et Rôdeur) pour constituer une force de près de 2 000 hommes, composée de partisans montagnards encadrés par une poignée d’officiers et de sous-officiers français, et à établir à Muong Peu une base de départ pour des actions spéciales de diversion sur les arrières des divisions vietminh engagées à Diên Biên Phu. L’idée était de désorganiser le dispositif logistique adverse, en particulier les colonnes de coolies assurant le ravitaillement, et de recueillir d’éventuels rescapés. Les partisans, légèrement équipés et parfois vêtus à la manière des combattants vietminh pour les opérations d’embuscade, devaient privilégier les coups de main et éviter l’accrochage frontal.
D’après le compte rendu d’opération signé par le capitaine Sassi en juin 1954, le groupement Malo, fort d’environ 800 armes, était articulé en trois sous-groupements, complétés par les partisans des maquis Servan et Rôdeur (environ 700 hommes). L’effectif propre au groupement Malo se composait d’un capitaine, de deux lieutenants, de dix sous-officiers et de quelque 755 autochtones.
Le rassemblement des éléments de Malo fut ordonné le 30 avril dans la région de Khang Khay et de Ban Piton, et achevé le 4 mai au soir. À partir du 5 mai, la progression s’effectua par sous-groupements échelonnés, appuyés sur un système de sécurité et de liaisons radio relié à la base arrière, les demandes de parachutage étant satisfaites. Le 10 mai, les trois sous-groupements étaient rassemblés comme prévu, l’avant-garde se trouvant aux abords de la zone d’objectif ; certains éléments seraient parvenus en vue du point d’appui le plus méridional du camp.
Diên Biên Phu étant tombé le 7 mai au soir, l’ordre de stopper la progression et de regagner les bases parvint au groupement le 11 mai au matin. Le retour s’effectua sans incident majeur jusqu’à Khang Khay, atteint le 15 mai, le groupement opérationnel étant dissous le 16. Dans son bilan, Sassi soulignait la tenue des partisans et la qualité de l’encadrement sous-officier, tout en relevant les difficultés liées à l’équipement sommaire des maquisards lors d’une marche de longue durée hors de leur région. Le groupement recueillit environ 150 survivants de la garnison parvenus à s’échapper dans la jungle.
Bilan
L’opération Condor illustre les limites de la situation française au printemps 1954. Engagée tardivement, dépourvue de l’appui aérien et des renforts parachutistes qui devaient lui donner du poids, conduite sur un terrain difficile et éloigné, elle ne pouvait raisonnablement peser sur l’issue d’un siège mené par plusieurs divisions appuyées par une artillerie nombreuse. Après la guerre, la responsabilité de l’échec de la composante maquis a notamment été imputée au fait que celle-ci avait été engagée trop tard.



