Mitrailleuse quadritube 12,7 mm

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La pièce sur les photos ci-contre est un affût quadruple de mitrailleuses de 12,7 mm, désigné aux États-Unis sous le nom de M45 Quadmount, le plus souvent appelé en français « affût quadritube » ou « quadruple 12,7 ». Conçu et fabriqué par la W. L. Maxson Corporation, il réunit quatre mitrailleuses Browning M2 « heavy barrel » de calibre .50 (12,7 × 99 mm) disposées par paires de chaque côté d’une tourelle ouverte, légèrement blindée, dont l’orientation et le pointage sont assurés par une motorisation électrique : l’affût Maxson.

Mis au point à partir de 1943-1944 pour remplacer l’affût double M33 du même constructeur, le M45 répondait à un besoin précis de la fin de la guerre : opposer un mur de feu aux avions d’attaque volant à basse altitude. La tourelle pouvait être embarquée sur un half-track M3 (donnant le M16 Multiple Gun Motor Carriage) ou installée sur une remorque tractée. La version remorquée associait l’affût à une petite remorque à deux roues, l’ensemble formant un matériel mobile que l’on pouvait déposer rapidement en batterie.

Caractéristiques techniques

Type Affût antiaérien à quatre mitrailleuses
Armement 4 × mitrailleuses Browning M2 HB, calibre .50 (12,7 × 99 mm)
Affût Maxson, tourelle ouverte à entraînement électrique
Équipage 1 pointeur (tireur) et 2 chargeurs
Champ de tir horizontal 360° (rotation continue)
Hausse de −10° (ou −5° selon les versions) à +90°
Cadence de tir env. 575 coups/min par arme, soit ~2 300 coups/min cumulés
Vitesse initiale env. 890 m/s
Portée efficace antiaérienne ~1,5 km ; portée maximale ~4,5 km en tir antiaérien
Alimentation bandes à maillons désintégrables M2/M9
Masse ~1 090 kg (version remorquée)

L’arme se distinguait par sa puissance de feu écrasante sur une cible ponctuelle ou un secteur étroit. Le pointeur disposait d’un viseur à réflexion (de type M18 sur certaines versions), assis entre les deux paires de tubes, et commandait le déplacement de la tourelle au moyen de poignées. L’énergie électrique était fournie par des batteries rechargées par un petit groupe auxiliaire.

Le M45 fut d’emblée surnommé meat chopperhache-viande ») et Krautmower par les soldats américains, en raison de sa cadence de tir dévastatrice. Très vite, son emploi le plus redoutable se révéla être le tir contre les troupes au sol plutôt que contre les avions. La guerre de Corée (1950-1953) confirma brutalement cette vocation détournée : face aux assauts de masse (les « vagues humaines » de l’infanterie nord-coréenne et chinoise), les quadruples 12,7 mm fauchaient les attaquants à découvert avec une efficacité terrifiante. C’est cette expérience coréenne qui allait justifier l’envoi de ces affûts en Indochine.

L’arrivée en Indochine

Engagé depuis 1946 contre le Viêtminh, le Corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient (CEFEO) était massivement rééquipé de matériel américain, livré dans le cadre de l’aide militaire des États-Unis : half-tracks, automitrailleuses M8, camions GMC, canons de 105 mm, et affûts de DCA. C’est dans ce flux que parvinrent les affûts quadritubes de 12,7 mm, confiés au 1er Groupe Antiaérien d’Artillerie Coloniale d’Extrême-Orient (1er GAACEO), unité créée le 1er décembre 1950, dont les batteries étaient réparties autour de Haïphong, Cat Bi et Bac Mai.

L’idée de déployer ces pièces à Diên Biên Phu vint d’une suggestion américaine : un officier de l’US Army, le major Vaughn, qui avait constaté en Corée l’effet ravageur des quadruples 12,7 mm sur les assauts en vagues humaines, recommanda de les y envoyer. La proposition pouvait sembler paradoxale, car l’Armée populaire vietnamienne (APVN) du général Giáp ne possédait aucune aviation : une arme antiaérienne n’avait, en théorie, rien à y faire.

La section du 1er GAACEO, commandée par le lieutenant Paul Redon, fut parachutée dans la cuvette le 2 mars 1954, moins de deux semaines avant le déclenchement de la bataille (13 mars). Elle comprenait quatre affûts quadruples de 12,7 mm, mais était notoirement en sous-effectif : outre Redon, on n’y comptait que deux sous-officiers et une poignée de canonniers.

Sur place, les quatre pièces furent réparties pour couvrir les abords du camp retranché : deux au point d’appui Juno, au sud d’Eliane, et deux à Sparrowhawk (Épervier), surveillant la piste d’aviation et les positions Huguette. Comme l’ennemi n’avait pas d’avions, leur rôle fut entièrement réorienté vers le tir terrestre contre l’infanterie viêtminh. Faute de temps pour aménager des terrasses permettant un tir direct ajusté, les servants se rabattirent largement sur le tir indirect : il s’agissait moins de viser que de saturer de feu les itinéraires d’approche pour interdire aux assaillants de progresser jusqu’aux barbelés des points d’appui.

Cette improvisation s’accompagna d’une grande débrouillardise. Faute de tables de tir adaptées à cet emploi, les artilleurs établirent des repères de tir pré-enregistrés, parfois inscrits sur des panneaux découpés dans des caisses à munitions, afin de battre rapidement des zones reconnues à l’avance. La consommation de cartouches donne la mesure de l’intensité des combats : du 30 mars au 1er avril 1954, les quatre quadruples consommèrent à elles seules environ 68 000 cartouches de 12,7 mm.

L’effet fut dévastateur. Lors des assauts contre les positions Huguette, à l’ouest et au nord-ouest de la piste, les affûts de Sparrowhawk purent prendre à partie les vagues d’assaut vietminh à découvert, leur infligeant des pertes considérables. Une tactique particulière permettait d’entretenir un feu quasi continu : on vidait d’abord les deux tubes supérieurs, puis on basculait sur les deux tubes inférieurs pendant que les premiers étaient rechargés et que l’on changeait les canons surchauffés. Le revers de cette concentration de puissance était évident — un seul coup au but mettait hors service quatre armes d’un coup. Malgré tout, le quadritube est resté l’une des images iconiques et l’un des matériels les plus redoutés de la défense française à Diên Biên Phu, jusqu’à la chute du camp le 7 mai 1954.

L’affût Maxson, dépassé par les avions à réaction de l’après-guerre, conserva longtemps une seconde carrière comme arme antipersonnel : on le retrouve durant la guerre du Vietnam, monté sur camions pour escorter les convois et défendre les bases. Son principe fut également repris par Israël avec le TCM-20, qui remplaçait les quatre mitrailleuses par deux canons de 20 mm Hispano-Suiza. À Diên Biên Phu, ce matériel conçu pour le ciel et finalement employé contre des fantassins illustre bien l’inventivité tactique et la détresse logistique d’une garnison assiégée, contrainte de tirer le meilleur parti de moyens livrés pour une tout autre guerre.

Le lieutenant Redon (debout à droite) et l’adjudant-chef Lemeur (assis à gauche) en mars 1954 à Diên Biên Phu, sur l’une des deux mitrailleuses quadritube de 12,7 mm. Sources : archives de la famille Redon.

Les deux photos (retravaillées et colorisées par nos soins) sont issues du blog du Dr Gabriel Redon, petit-fils du lieutenant Paul Redon qui participa à la bataille de Diên Biên Phu avec ce système d’armes.

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