Bernard Klotz (1926-2005) est l’un des très rares officiers de marine à avoir vécu la bataille de Diên Biên Phu à la fois dans le ciel et au sol. Pilote de Hellcat de la flottille 11F, abattu par la DCA viêt-minh le 23 avril 1954 au-dessus du camp retranché, il est recueilli par des légionnaires, sert ensuite à l’état-major du général de Castries comme officier des opérations aériennes, puis est capturé le 7 mai 1954.
Survivant de la marche des prisonniers, libéré en septembre 1954, il poursuit une longue carrière dans l’aéronautique navale. Il commande le porte-avions Foch, puis l’aviation embarquée, et termine vice-amiral d’escadre, grand-croix de la Légion d’honneur. En 2005, l’année de sa mort, il publie ses mémoires d’Indochine, Enfer au paradis, l’un des témoignages de référence sur le rôle de l’aéronavale à Diên Biên Phu.
Origines et formation (1926-1951)
Bernard Charles Marie Klotz naît le 12 juillet 1926 à Marnay, en Haute-Saône. Fils d’un combattant de la Grande Guerre, il fait ses études au collège Augustin-Cournot de Gray entre 1939 et 1943, en pleine Occupation. Il en gardera des liens inattendus : il y a connu le futur chirurgien Gindrey, qu’il retrouvera dans une antenne chirurgicale de Diên Biên Phu.
Il entre à l’École navale en 1945. Dès 1946, il effectue un premier séjour en Indochine à bord d’un dragueur et participe à la reprise de Haïphong en mars 1946. Ce premier contact avec l’Extrême-Orient précède de peu le déclenchement de la guerre d’Indochine.
Il s’oriente ensuite vers l’aéronautique navale :
- novembre 1950 : brevet de pilote à Salon-de-Provence ;
- 1950-1951 : formation de pilote de chasse à Meknès, au Maroc ;
- août 1951 : qualification à l’appontage sur Grumman F6F-5 Hellcat à bord du porte-avions La Fayette.
Le Hellcat, chasseur embarqué américain de la Seconde Guerre mondiale cédé à la France, est alors l’appareil d’assaut des flottilles de chasse de l’aéronavale engagées en Indochine.
Trois campagnes sur Hellcat (1952-1954)
De janvier 1952 au 23 avril 1954, l’enseigne puis lieutenant de vaisseau Klotz effectue trois séjours opérationnels en Indochine comme pilote d’assaut. Il vole au sein des flottilles 12F puis 11F, embarquées sur les porte-avions Arromanches et La Fayette ou détachées à terre, notamment à Haïphong-Cat Bi. En vol, son indicatif personnel est « Diomède ».
Les missions des Hellcat sont l’appui-feu des troupes au sol, le bombardement en piqué, le mitraillage et l’escorte des avions de transport. Klotz participe aux grandes opérations des dernières années de la guerre au Tonkin et au Laos. Il se rend même au sol à Diên Biên Phu le 27 novembre 1953, quelques jours après l’opération Castor, ce qui lui permettra plus tard de reconnaître les lieux.
Au printemps 1954, la flottille 11F (Hellcat) et la flottille 3F (SB2C Helldiver) de l’Arromanches sont engagées dès le 13 mars, premier jour de l’assaut viêt-minh. Pour réduire les temps de transit, leurs avions sont rapidement basés à terre, au Tonkin. Leur mission : frapper l’artillerie et la DCA adverses et protéger les avions qui ravitaillent le camp par parachutage. Le prix est lourd :
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Date (1954) |
Pilote |
Flottille |
Sort |
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13 mars |
LV Doé de Maindreville |
11F |
Accident au retour de mission (percée en conditions météo très dégradées) |
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15 mars |
LV Lespinas |
11F |
Disparu à 6 km du camp |
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31 mars |
LV Andrieux, commandant la 3F |
3F |
Tué près de Gabrielle |
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9 avril |
3F |
Tué |
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23 avril |
LV Klotz |
11F |
Abattu, recueilli dans le camp |
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26 avril |
11F |
Abattu, mort en captivité |
Diên Biên Phu : du cockpit à la tranchée (23 avril – 7 mai 1954)
La mission du 23 avril
Dans la nuit du 22 au 23 avril 1954, le Viêt-minh s’empare du point d’appui Huguette 1, situé à mi-longueur de la piste. Sa perte réduit encore la zone de parachutage, alors qu’un quart au moins des colis largués tombe déjà chez l’adversaire. Le général de Castries décide une contre-attaque, précédée d’un bombardement aérien massif pour lequel il réclame en priorité les Hellcat et les Helldiver de la Marine.
Vers 13 h 45, quatre patrouilles de la 11F se présentent sur l’objectif. Klotz mène la troisième, « Savart vert », avec son équipier Goizet (« Bacchus »). Chaque Hellcat emporte deux bombes de 500 livres. Le temps est clair, la DCA très visible. Jugeant sa première passe imprécise, Klotz l’interrompt et recommence, alors que de la fumée s’échappe déjà de son aile droite.
Il largue ses bombes entre 2 000 et 3 000 pieds. Au moment de la ressource, un obus frappe l’appareil, le tableau de bord éclate et l’avion prend feu. Il renonce à se poser sur la piste d’Isabelle et saute. La poignée d’ouverture du parachute lui reste dans la main, le câble étant rompu ; la voilure ne se déploie qu’à environ 750 pieds, en lui luxant l’épaule droite.
Le sauvetage par la Légion
Klotz tombe dans une rizière à 20 ou 30 mètres des premières tranchées viêt-minh, à 300 ou 400 mètres du sommet d’Éliane 2. Pris sous le feu, il rampe vers la rivière Nam Youm. Trois légionnaires de la 1re compagnie du 3e bataillon de la 13e demi-brigade de Légion étrangère (3/13e DBLE) sortent alors de leurs abris pour le chercher, sous la conduite du sergent Gniewek. L’un d’eux, Bleyer, sera revu par Klotz bien des années plus tard.
Le sauvetage est couvert par les armes d’Éliane 2, par le char M24 « Bazeilles », immobilisé sur la position et devenu blockhaus, ainsi que par son équipier et la patrouille « Savart jaune ». Klotz est recueilli au PC du capitaine Philippe, commandant de compagnie. La contre-attaque sur Huguette 1, mal synchronisée, échoue : 19 tués et 62 blessés.
Le soir, il gagne l’antenne chirurgicale proche du PC. Il y est opéré sous anesthésie générale et y retrouve son ancien condisciple de Gray, le chirurgien Gindrey, aux côtés du médecin-commandant Grauwin et de Geneviève de Galard, l’« ange de Diên Biên Phu ».
Officier des opérations aériennes du GONO
Pilote devenu « biffin », Klotz est accueilli au PC du Groupement opérationnel du Nord-Ouest (GONO) par le lieutenant-colonel Guérin, aviateur chargé des opérations aériennes du camp. Guérin, qui manque d’un adjoint fiable, lui confie rapidement la conduite de ces opérations une partie du temps. Klotz travaille ainsi avec le poste de contrôle aérien (PCIA, indicatif « Torri Rouge ») et les lieutenants Castagnos et Le Peltier.
Son rôle est de répartir les moyens aériens selon les demandes de l’état-major, du colonel Langlais ou des unités au contact :
- de jour, parachutages, bombardements et appuis directs ;
- de nuit, parachutages et éclairage du champ de bataille par bombes éclairantes (« lucioles ») larguées de Dakota.
Il côtoie quotidiennement le général de Castries, le colonel Langlais, le lieutenant-colonel de Séguin-Pazzis et le commandant Bigeard. Il prend parfois le micro pour parler aux pilotes de la Marine, jusqu’au retrait de la 11F du ciel de la cuvette, fin avril.
La nuit du 6 au 7 mai lui impose un choix décisif. Les parachutages de nuit, faits à basse altitude, interdisent l’éclairage. Il doit choisir entre ravitailler en munitions ou éclairer le terrain pour les combattants. Il opte pour les lucioles, demandées par les défenseurs. Plusieurs avions repartent sans larguer, épargnant la captivité à une quarantaine de volontaires.
La chute du camp
À partir du 1er mai, l’assaut final s’abat sur le camp : Éliane 1, Huguette 5, puis les autres points d’appui tombent. Le 6 mai, Bigeard inscrit Klotz sur la liste des hommes destinés à une sortie en force vers le Laos, baptisée « Percée de sang » ; elle n’aura pas lieu. Le 7 mai, Éliane 2 tombe vers 5 heures, les dernières Éliane dans la matinée. Le cessez-le-feu est ordonné à 16 heures. Vers 17 h 30, un premier soldat viêt-minh se présente à l’entrée du PC : Klotz est fait prisonnier.
Captivité et libération (mai – septembre 1954)
Comme les quelque 11 000 survivants du camp, Klotz prend la route des camps viêt-minh. Il parcourt environ 600 km à pied en 40 jours et tente de s’évader à trois reprises. Il arrive au camp n° 1, où il reste plusieurs semaines, avant une nouvelle marche d’une trentaine de jours.
Il est libéré à Viêtri le 2 septembre 1954, en application des accords de Genève. Il a porté pendant quatre mois et demi la même combinaison de vol, son seul vêtement depuis son éjection. Il affirmera être entré en captivité en meilleure forme physique que le jour de sa chute, les deux semaines au PC lui ayant paru moins éprouvantes que la tension des missions.
À sa libération, son bilan de pilote est de 1 090 heures de vol, 180 missions de guerre et 187 appontages sur Hellcat.
Une carrière d’amiral (1954-2005)
Diên Biên Phu n’est que le début d’une longue carrière dans la Marine, menée entre aviation embarquée et commandements à la mer :
- flottille 16F : il commande cette flottille de reconnaissance embarquée sur Étendard IV P, basée à Hyères ; un ancien marin s’en souvient comme d’un chef respectueux de tous, pipe au bec ;
- aviso-escorteur Commandant Bory : commandement à la mer ;
- porte-avions Foch : il le commande comme capitaine de vaisseau, grade atteint en 1977 ;
- contre-amiral : nommé en 1980 ;
- 1982-1984 : commandant de l’aviation embarquée et du groupe des porte-avions (Clemenceau et Foch), succédant au vice-amiral Montpellier ;
- vice-amiral d’escadre : grade terminal.
Il est élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur, remise aux Invalides le 7 novembre 2000, et est grand-croix de l’ordre national du Mérite. Il reste lié au sergent Gniewek, son sauveteur, avec qui il échange l’accolade à chaque rencontre.
En 2005, il publie Enfer au paradis, tiré des mémoires qu’il destinait à ses enfants, et reçoit le prix littéraire de l’Association des anciens élèves de l’École navale. Il meurt à Paris le 28 décembre 2005, à 79 ans.
Le témoin
Enfer au paradis. Trois campagnes sur Hellcat, Indochine (1952-1953-1954) paraît en 2005 dans la collection de l’ARDHAN (n° 20, 205 pages), avec une préface de Michel Mosneron Dupin et une postface de l’amiral Guirec Doniol. Une seconde édition paraît en 2021. Le titre résume l’expérience de l’auteur : un pays aimé, et l’enfer des combats et de la captivité.
La critique a salué la justesse du chapitre consacré à Diên Biên Phu, qui n’élude ni les déserteurs réfugiés sur les berges de la Nam Youm ni l’héroïsme des combattants. Klotz y livre aussi un jugement souvent cité sur les défenseurs du camp : selon lui, ils n’ont pas été vaincus mais submergés. Il résumait encore la bataille comme une affaire de fraternité.
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Ci-dessous, lire son témoignage page 119.
Vietnam : La guerre aérienne (VORTEX)







