DE CHEVIGNÉ Pierre

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Pierre Gabriel Adhéaume de Chevigné naît le 16 juin 1909 à Toulon et meurt le 4 août 2004 à Biarritz. Colonel, résistant, parlementaire et plusieurs fois ministre, il appartient à cette génération d’officiers de carrière qui, ralliés à la France libre en 1940, ont occupé après 1945 des fonctions civiles et politiques de premier plan sous la IVe République. Pierre Gabriel Adhéaume de Chevigné est un colonel, résistant et homme politique français, qui fut ministre de la IVe République et compagnon de la Libération.

Son parcours, marqué par une fidélité initiale au général de Gaulle puis par une rupture politique avec lui en 1958, traverse les principaux dossiers militaires du milieu du XXe siècle français : la campagne de France, la France libre au Levant et aux États-Unis, le débarquement de Normandie, la répression de l’insurrection malgache de 1947, et surtout la guerre d’Indochine, dont il suit le dénouement depuis le poste de secrétaire d’État à la Guerre lors de la bataille de Diên Biên Phu.

Pierre de Chevigné est issu d’une lignée aristocratique aux racines à la fois militaires et littéraires. Il est le fils du comte François de Chevigné, officier de Marine, lui-même maire d’Abitain (1910-1935) puis d’Escos (1935-1947), et de Gisèle Collas. Il est le petit-fils de la fameuse comtesse de Chevigné, modèle de la duchesse de Guermantes dans À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Cette ascendance le rattache à l’aristocratie parisienne du début du XXe siècle, dont les codes mondains se mêlent à une tradition de service de l’État.

Sa scolarité se déroule à Paris, d’abord au lycée Saint-Louis-de-Gonzague — établissement jésuite communément appelé « Franklin » — puis au lycée Saint-Louis. Il entre à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr en 1927 et en sort deux ans plus tard, en 1929, dans la promotion « Maréchal Gallieni ». Affecté à l’infanterie, le jeune sous-lieutenant rejoint le 1er régiment d’infanterie en garnison à Cambrai, où il sert jusqu’en 1934, atteignant le grade de lieutenant.

À 25 ans, il choisit de quitter l’armée et devient secrétaire général d’une société familiale et journaliste. Il s’engage parallèlement dans la vie publique locale : En 1935, il est élu maire d’Abitain dans les Basses-Pyrénées (actuelles Pyrénées-Atlantiques), succédant à son père. Entre 1934 et 1939, ses fonctions de journaliste l’entraînent dans de nombreux déplacements à l’étranger, en particulier au Moyen-Orient et en Extrême-Orient où s’affirme une vocation de journaliste. Cette familiarité avec l’Asie pèsera 20 ans plus tard, lorsqu’il devra traiter, comme secrétaire d’État, les dossiers indochinois.

Sur le plan familial, Pierre de Chevigné épouse à Paris, le 30 juin 1931, Hélène Théodore Rodocanachi, née en 1911 et sœur du futur ambassadeur André Rodocanachi. Le couple a deux enfants, dont Gisèle, née en 1933. Hélène Rodocanachi meurt le 24 mars 1939. Pierre de Chevigné se remarie le 2 août 1945 avec Anne Lefèvre d’Ormesson, fille de l’académicien et ambassadeur Wladimir d’Ormesson. Sa fille Gisèle épousera plus tard le comte François de La Croix de Castries, frère cadet du général Christian de Castries, qui commandera le camp retranché de Diên Biên Phu en 1954. De cette union naîtra Henri de La Croix de Castries, futur président d’AXA.

La drôle de guerre et la campagne de France

Mobilisé en septembre 1939 comme capitaine de réserve, Pierre de Chevigné rejoint le 127e régiment d’infanterie. Mobilisé comme lieutenant de réserve en 1939, il commande une compagnie au 127e RI puis les corps francs du Régiment et enfin ceux de la 2e DI. Les corps francs sont des unités légères chargées de coups de main offensifs durant la « drôle de guerre ». Cette fonction l’expose particulièrement aux combats.

En avril 1940, il reçoit une triple blessure par éclats de grenade ; en juin, il est grièvement blessé lors des combats de défense de Rethel au cours desquels il a pris la tête de son bataillon. Cité trois fois à l’ordre de l’armée pour la campagne de France, il est fait chevalier de la Légion d’honneur. Évacué sur l’hôpital militaire de Dax, il y apprend la demande d’armistice. Il quitte alors l’hôpital sans attendre sa guérison.

Le 24 juin 1940, il s’embarque à Saint-Jean-de-Luz sur le navire polonais l’Ettrick pour rejoindre l’Angleterre. Le ralliement de Pierre de Chevigné à la France libre se fait donc dans les tout premiers jours, avant même que l’appel du 18 juin n’ait eu d’écho de masse en France.

Engagé dans les Forces françaises libres dès le 1er juillet 1940, Chevigné est envoyé au Moyen-Orient. En septembre 1940, il est envoyé au Levant dans les troupes de la France libre : commande le 1er Bataillon d’Infanterie de Marine (1er BIM). Il prend ensuite la tête de la 1re demi-brigade coloniale, qui combat lors de la campagne de Syrie de juin-juillet 1941, opération destinée à arracher le mandat français au gouvernement de Vichy. Le 10 juin 1941, il est de nouveau blessé, cette fois par balles et éclats d’obus.

À sa sortie de l’hôpital, il est appelé par le général Georges Catroux, haut-commissaire de la France libre au Levant. Il y dirige son cabinet à Beyrouth et remplit en même temps les fonctions de chef des Services spéciaux et de Directeur des Affaires politiques par intérim au Moyen-Orient. Catroux, ancien gouverneur général de l’Indochine, est l’un des plus hauts officiers ralliés à de Gaulle ; le travail de Chevigné à son cabinet le familiarise avec les rouages diplomatiques et politiques d’une France libre encore embryonnaire.

En décembre 1941, en raison de ses qualités et de son expérience politique, Pierre de Chevigné est promu colonel et nommé chef de la Mission militaire de la France libre à Washington. Avant de rejoindre son poste, il est détaché pendant quelques semaines aux Combined Operations de Lord Louis Mountbatten à Londres et prend part à l’opération Myrmidon, raid commando dirigé contre Bayonne au printemps 1942. À Washington, la Mission militaire qu’il dirige sert d’interlocutrice opérationnelle aux états-majors américains à un moment où le Comité national français peine encore à faire reconnaître son autorité face au régime de Vichy puis face à l’amiral Darlan.

En 1943, Chevigné prend une part active au ralliement des Antilles françaises à la France combattante : il prend une part essentielle au ralliement des Antilles, négociation menée auprès des autorités locales pour faire basculer la Martinique et la Guadeloupe du côté gaulliste après l’élimination des vichystes de Vichy installés sur place.

En décembre 1943, il est rappelé en Grande-Bretagne et nommé chef d’état-major des Forces françaises sous les ordres du général Pierre Kœnig, qui prépare la participation française au débarquement allié. En juin 1944, il participe au débarquement en Normandie et dirige les opérations de la tête de pont de Bayeux. Premier officier français à exercer un commandement territorial en France libérée, il sera ensuite désigné commandant militaire des régions libérées, suivant l’avance alliée de Bayeux à Nancy, en passant par Cherbourg, Rennes, Angers, Paris et Châlons-sur-Marne. Il vit ainsi de l’intérieur la phase de réinstallation de l’autorité française aux côtés du Gouvernement provisoire.

Compagnon de la Libération (09 octobre 1945) par décret du général de Gaulle, il est également décoré de la Croix de guerre 1939-1945 et de la Médaille de la Résistance française avec rosette en 1947.

Le retour à la vie civile et l’entrée en politique

Démobilisé, Pierre de Chevigné renoue avec ses engagements locaux. Pierre de Chevigné reprend après la guerre la mairie d’Abitain qu’il gardera jusqu’en 1965 et devient conseiller général du canton de Sauveterre-de-Béarn (1945-1976). Aux élections municipales du printemps 1945, il retrouve la mairie d’Abitain ; en septembre suivant, il est élu conseiller général du canton de Sauveterre-de-Béarn, mandat qu’il conservera jusqu’en 1976.

Le 21 octobre 1945, lors des élections à la première Assemblée nationale constituante, il conduit dans les Basses-Pyrénées la « Liste d’action républicaine et sociale », soutenue par le Mouvement républicain populaire (MRP). Cette formation démocrate-chrétienne, née de la Résistance, rassemble alors une part importante des cadres catholiques et libéraux du pays. La liste obtient 52 % des suffrages et trois sièges. Pierre de Chevigné est ainsi membre de la première puis de la seconde Assemblée constituante, avant d’être réélu député MRP à toutes les élections de la IVe République : 1946, 1951 et 1956. Il siégera sans interruption au Palais-Bourbon jusqu’en 1958.

Membre des commissions de la Défense nationale et des Affaires étrangères, il y intervient sur les questions militaires et coloniales. Il s’oppose au projet de Constitution rejeté par le référendum du 5 mai 1946, puis vote celui adopté en septembre. Sur le plan économique, il vote contre la nationalisation des assurances et ne prend pas part au vote sur celle de l’électricité et du gaz.

Haut-commissaire à Madagascar (1948-1950)

Le 29 mars 1947, une insurrection éclate à Madagascar, alors territoire de l’Union française. La répression menée par les autorités coloniales est massive. Marcel de Coppet, premier haut-commissaire à Tananarive, est jugé trop modéré par Paris. Le MRP Pierre de Chevigné devient haut-commissaire pour étendre la répression, en remplacement de Marcel de Coppet, jugé trop modéré.

Pierre de Chevigné débarque à Tananarive le 21 janvier 1948. Il prend ses fonctions dans un territoire encore parcouru de combats résiduels et où plusieurs zones forestières demeurent contrôlées par les insurgés. Son objectif officiel, exposé devant l’Assemblée représentative malgache le 31 mars 1948, est double : achever la « pacification » et reprendre l’investissement économique de l’île.

Il mène l’offensive militaire jusque dans les massifs forestiers de la côte orientale, dans le « quadrilatère Antananarivo-Fianarantsoa-Manakara-Brickaville ». En décembre 1948, le haut-commissaire Pierre de Chevigné déclare à la radio que pas un seul centimètre carré de l’île n’a échappé au contrôle militaire français. Cette affirmation, abondamment reprise, devient l’un des marqueurs de sa gestion. Le bilan humain reste très contesté : le haut-commissaire français donne lui une estimation de 90 000 à 100 000 morts, tandis que d’autres sources avancent des chiffres très inférieurs, autour de 11 000, voire des estimations intermédiaires de 30 000 à 40 000 victimes selon plusieurs historiens.

De retour à l’Assemblée nationale en janvier 1950, Pierre de Chevigné est vivement pris à partie par les députés communistes pour les méthodes de la répression. Il défend son action sans la renier. L’épisode malgache marque durablement son image publique : il restera, pour une partie de la gauche française, l’homme de la répression de 1947-1948.

À son retour, le débat sur l’Indochine occupe déjà l’Assemblée. Après la défaite française de Cao Bang à l’automne 1950, qui voit la perte de la frontière chinoise et la mort de plus de 4 500 soldats du Corps expéditionnaire français, Chevigné prend la parole pour reprocher au gouvernement d’avoir laissé s’affaiblir le dispositif militaire en Extrême-Orient.

Secrétaire d’État à la Guerre (1951-1954)

Aux élections législatives du 17 juin 1951, Chevigné est réélu dans les Basses-Pyrénées sur la « Liste d’union républicaine », apparentée à celle des « Français indépendants » de Georges Loustaunau-Lacau. Secrétaire d’État à la Guerre de 1951 à 1954 dans les cabinets René Pleven, Edgar Faure, Antoine Pinay, René Meyer et Joseph Laniel, il devient l’une des figures de la continuité gouvernementale à un poste-clé pendant près de 3 ans, ce qui est inhabituel dans l’instabilité ministérielle de la IVe République.

Il prend ses fonctions le 11 août 1951 dans le second cabinet de René Pleven, alors que le ministre de la Défense nationale est le même Pleven. À ce niveau, le secrétaire d’État à la Guerre est en charge de l’armée de Terre, tandis que des secrétaires d’État distincts existent pour la Marine et pour l’Air. Au cours de ces fonctions, il s’efforce, malgré les contraintes budgétaires, d’améliorer la condition militaire, l’entretien des bâtiments, le niveau d’équipement et la gestion des arsenaux. Il justifie le déplacement de l’École de Saint-Cyr à Coëtquidan. Il fait approuver l’affectation de la caserne de Fontenoy à l’UNESCO. Il fait également élever, à titre posthume, le général Philippe Leclerc de Hauteclocque à la dignité de maréchal de France, hommage à l’un des grands chefs de la France libre.

Mais c’est le dossier indochinois qui domine son mandat. Depuis 1946, la guerre y oppose le Corps expéditionnaire français aux forces du Viêtminh dirigées par Hô Chi Minh et le général Vô Nguyên Giap. À partir de 1950, la défaite de la RC4 (Cao Bang) puis la mort, en janvier 1952, du maréchal de Lattre de Tassigny, commandant en chef et haut-commissaire, plongent l’expédition dans une phase d’incertitude stratégique. Le général Raoul Salan, son successeur, expérimente une nouvelle doctrine : le camp retranché aéroterrestre, fortification isolée dans la jungle ravitaillée exclusivement par voie aérienne.

Première mission en Indochine (octobre 1952) : Na San et la rivière Noire

À la fin d’octobre 1952, alors que les unités du Viêtminh sont profondément engagées en pays Thaï, Pierre de Chevigné effectue son premier déplacement officiel sur le théâtre indochinois en tant que secrétaire d’État à la Guerre. Il se rend en particulier sur le front de la moyenne rivière Noire, où le général Salan vient de transformer Na San en camp retranché aéroterrestre. À la fin octobre 1952, les unités Viêtminh sont profondément engagées en pays Thaï. Voulant changer de stratégie de combat suite au revers de Nghia Lo face au Viêtminh, le général Salan décide de transformer Na San en camp retranché aéroterrestre pour en faire « le centre de gravité du champ de bataille » et « le point d’amarrage de défense ».

Ce concept consiste à fixer l’adversaire autour d’un dispositif fortifié, à le forcer à s’engager dans un combat conventionnel, puis à le détruire par la combinaison des armes et de l’aviation. La directive de Salan au général de Linarès, commandant les Forces terrestres du Nord Vietnam (FTNV), précise qu’il s’agit d’« imposer la bataille à l’ennemi sur un terrain favorable à la combinaison de nos armes, desservi par un terrain d’aviation permettant le ravitaillement régulier des unités combattantes ».

Chevigné assiste à des présentations opérationnelles aux côtés du général de Linarès et du colonel Gilles, commandant du groupement opérationnel. Le camp de Na San résiste effectivement aux attaques du Viêtminh fin novembre 1952. L’expérience est analysée à Paris comme un succès. Elle servira de modèle conceptuel, un an plus tard, au choix de Diên Biên Phu sans que l’on s’avise toujours que l’environnement géographique, la distance aux bases aériennes et la nature de l’engagement adverse y seront très différents.

Le secrétaire d’État poursuit sa tournée en métropole, où il rend visite aux unités sur le point de partir en Indochine. Plusieurs reportages de la presse régionale signalent ainsi sa présence, en juin 1952, à la caserne Charner de Saint-Brieuc, où il passe en revue le bataillon de parachutistes en partance pour le théâtre asiatique.

Le piège indochinois : décembre 1953 – janvier 1954

L’arrivée du général Henri Navarre comme commandant en chef en Indochine en mai 1953 entraîne une nouvelle planification, le « plan Navarre », qui prévoit notamment d’attirer le gros des forces vietminh dans une bataille frontale en pays Thaï. Le 20 novembre 1953, l’opération « Castor » est lancée : deux bataillons de parachutistes français s’emparent de la cuvette de Diên Biên Phu, à proximité de la frontière laotienne. Le camp retranché, construit dans un fond de vallée encerclé de hauteurs, doit, dans l’esprit de Navarre, servir à la fois de point d’appui pour des opérations offensives en haute région et de leurre destiné à fixer les divisions du Viêtminh.

Dès décembre 1953, des doutes émergent dans la chaîne de commandement. Navarre lui-même évoque, dans une lettre du 13 décembre 1953 adressée à Marc Jacquet, secrétaire d’État chargé des relations avec les États associés, l’éventualité d’une évacuation si l’artillerie lourde et la DCA viet sont confirmées. Cette lettre restera sans réponse. Le général René Cogny, commandant les FTNV à Hanoi, n’a, lui non plus, jamais véritablement adhéré au choix de Diên Biên Phu.

À Paris, les principaux chefs d’état-major s’inquiètent. Le général Pierre-Henri Blanc, chef d’état-major de l’armée de Terre, accompagné de son bras droit le colonel Henri Mirambeau, rédige les 8 et 9 février 1954 un rapport de 16 pages dont la conclusion est qu’il faut d’urgence évacuer Diên Biên Phu, place forte promise à la destruction. Le maréchal Alphonse Juin partage cette inquiétude. Le 9 février 1954, le général Blanc reformule ses préconisations devant le Comité de défense.

C’est dans ce contexte qu’à Saïgon, en l’absence du général Navarre, une réunion secrète se tient le 10 février 1954. Évacuer Diên Biên Phu et redessiner le schéma stratégique autour d’une option resserrée fut débattu et présenté, en l’absence du général Navarre, au ministre Pleven et au Secrétaire d’État de Chevigné par les généraux Ely (président de l’état-major général des armées), Blanc (chef d’état-major de l’armée de Terre) et Fay (chef d’état-major de l’armée de l’Air) dans une réunion le 10 février 1954, à Saïgon longtemps restée secrète. Ses conclusions demeurèrent sans suite. Le secrétaire d’État à la Guerre est donc, avec le ministre de la Défense nationale René Pleven, l’un des deux responsables politiques directement informés de l’option d’évacuation par les trois plus hauts chefs militaires. Aucune décision n’est cependant prise, ni à Saïgon ni à Paris.

Plusieurs raisons sont avancées pour expliquer cette inaction : la difficulté politique d’admettre publiquement une retraite à la veille de la conférence de Genève annoncée, la crainte d’un effondrement du moral du Corps expéditionnaire et, sans doute, le poids du principe d’autorité, Navarre étant le commandant en chef et n’ayant pas formellement demandé l’évacuation. Le général Ely, rentré à Paris et parlant du camp, suggérera de « s’en débarrasser ». Mais aucune recommandation officielle ne viendra appuyer ce sentiment partagé des militaires de haut rang.

La visite à Gabrielle du 7 février 1954

Le 7 février 1954, soit trois jours avant la réunion de Saïgon, Pierre de Chevigné se rend en personne dans la cuvette de Diên Biên Phu. JMO du 7 février 1954, V/7e RTA GABRIELLE : Visite de Monsieur DE CHEVIGNÉ, sous-secrétaire d’État à la guerre avec le général COGNY. Il fait un rapide tour d’horizon et s’en retourne. Gabrielle est l’un des points d’appui les plus septentrionaux du camp, tenu par le V/7e régiment de tirailleurs algériens. Ce sera, le 14 mars, l’un des deux premiers points d’appui à tomber.

L’inspection, brève, s’inscrit dans une tournée plus large décrite par les archives ministérielles : Inspection en Indochine en 1954, correspondance avec le secrétaire d’État chargé des relations avec les États associés Marc Jacquet. Chevigné part donc de Paris dans la seconde quinzaine de janvier 1954, fait étape à Saïgon et à Hanoi, et se rend dans plusieurs unités du Tonkin, dont Diên Biên Phu. Il visite également des unités déployées sur les Hauts Plateaux du Centre Annam. Selon une dépêche reprise dans la presse internationale, il est, lors de l’une de ses visites au front, légèrement blessé par éclats de grenade lors de l’inspection de troupes débarquées en territoire tenu par les forces communistes.

Ce séjour permet au secrétaire d’État de recueillir directement les impressions des officiers de terrain. Le contraste entre l’optimisme affiché par l’état-major de Navarre à Saïgon et le pessimisme plus marqué de l’entourage de Cogny à Hanoi est documenté par les diplomates américains présents. Mais aucune décision politique ne sort de la mission. Chevigné rentre à Paris au début du mois de février.

Les 56 jours du siège

L’offensive vietminh sur Diên Biên Phu débute le 13 mars 1954. Béatrice tombe en quelques heures. Gabrielle, où Chevigné s’était rendu 5 semaines plus tôt, succombe dans la nuit du 14 au 15 mars. Anne-Marie suit le 17 mars. La piste d’aviation, indispensable au ravitaillement et à l’évacuation sanitaire, devient rapidement inutilisable sous le feu de l’artillerie viet, dont la dissimulation à flanc de montagne avait été sous-estimée par les états-majors français.

Le secrétaire d’État à la Guerre suit l’évolution depuis Paris. Selon les diplomates américains à Saïgon, à 5 heures du matin le 15 mars, soit deux jours seulement après le commencement de la bataille, Navarre appelait l’ambassadeur de France Maurice Dejean pour lui dire que la bataille serait perdue. L’information remonte à Paris dans les jours suivants.

La question d’une intervention militaire américaine, débattue à Washington, ne débouchera pas. Le président Eisenhower, devant la presse, le 29 avril 1954, déclare que les Français ont fait de Diên Biên Phu un symbole et tentent de le tenir « contre des chances impossibles ». La conférence de Genève s’ouvre le 26 avril sans qu’un déblocage militaire du camp soit obtenu.

Du côté politique français, Joseph Laniel, président du Conseil depuis juin 1953, et Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères, multiplient les démarches diplomatiques. Pierre de Chevigné, dans son périmètre, continue d’assurer la gestion administrative de l’armée de Terre et l’envoi des renforts. Du 27 avril au 10 mai, l’opération Condor, censée porter secours au camp depuis le Laos, est lancée trop tardivement et ne parvient à dégager qu’une centaine de rescapés.

À mesure que la situation se détériore, le sort des blessés enfermés dans la cuvette devient une préoccupation centrale. Une étude de trêve et d’évacuation sanitaire est conduite : le général Cogny estime la durée de la trêve sanitaire du GONO à 4 ou 5 jours. Parachutage du matériel nécessaire à la remise en état de la piste d’aviation : 1 jour. Réparation de la piste d’aviation : 1 jour. Évacuation d’un millier de blessés : 2 à 3 jours. Le général Navarre adresse un message à Cogny le 27 avril 1954 : « Suis avisé que le Gouvernement va dès le début Genève soulever la question de l’évacuation des blessés de Diên Biên Phu. Prière de m’adresser extrême urgence suggestions qu’aurez éventuellement à faire sur modalité d’exécution ».

La chute et la demande de trêve

Le 7 mai 1954 à 17 h 30, le poste de commandement du général de brigade Christian de Castries, beau-frère du gendre de Pierre de Chevigné, est encerclé. Castries ordonne la cessation du feu. Le point d’appui Isabelle, plus au sud, tombe quelques heures plus tard. Sur environ 14 000 à 16 000 hommes engagés dans la garnison au cours de la bataille, on dénombre environ 1 600 morts, 1 600 disparus, 4 800 blessés et plusieurs milliers de prisonniers, dont la moitié environ ne reviendront pas des camps de marche du Viêt-minh.

À Paris, l’effet politique est considérable. À l’Assemblée nationale, le 13 mai 1954, Pierre de Chevigné est entendu sur la fixation de la date de discussion des interpellations sur la situation en Indochine : Explications de vote sur la question de confiance (Rapport d’un officier général demandant l’évacuation de Dien Bien Phu). Le « rapport d’un officier général » dont il est alors question est précisément celui de la chaîne d’avertissements évoquée plus haut.

C’est dans les semaines qui suivent que Pierre de Chevigné, en cohérence avec les démarches engagées par l’état-major, lance son appel public le plus marquant. Dans ses interventions, il plaide pour l’obtention de succès militaires afin de pouvoir quitter l’Indochine dans de bonnes conditions. Cependant les événements en décident autrement et après avoir appelé à une trêve permettant l’évacuation des blessés de Diên Biên Phû, Pierre de Chevigné regagne son banc de député et son siège à la Commission de la défense nationale à la chute du cabinet Laniel (12 juin 1954).

L’évacuation des blessés depuis la cuvette, organisée par le Viêtminh à partir de la fin mai et de juin 1954, permet la sortie d’environ 850 blessés graves dans le cadre d’accords humanitaires. Mais une part importante des prisonniers valides connaîtra des conditions de captivité éprouvantes lors des marches forcées vers les camps du Tonkin.

Le 12 juin 1954, le cabinet Laniel tombe sur la question indochinoise. Pierre de Chevigné quitte le secrétariat d’État à la Guerre qu’il occupait depuis le 11 août 1951. Pierre Mendès France, investi le 18 juin 1954, ouvre les négociations qui aboutiront à la signature des accords de Genève, le 20 juillet 1954. Chevigné s’abstient volontairement sur l’investiture de Pierre Mendès-France (17 juin) et sur les accords de Genève qui mettent fin aux hostilités en Indochine (23 juillet). L’abstention exprime sa réserve face à un règlement qu’il juge trop défavorable, sans pour autant le combattre frontalement.

Le député de l’après-Indochine (1954-1958)

De retour sur les bancs de l’Assemblée nationale, Pierre de Chevigné est désigné, par la Commission de la défense nationale, membre de la sous-commission chargée de suivre et de contrôler l’emploi des crédits affectés à la défense. Il intervient à plusieurs reprises sur les affaires nord-africaines et sur la place de la France dans l’OTAN.

Sur la Communauté européenne de défense (CED), projet d’armée européenne intégrée, il vote, le 30 août 1954, contre la « question préalable » dont l’adoption mit fin au projet, traduisant son soutien à la CED, conformément à la ligne d’une large fraction du MRP. Il s’abstient en revanche sur les accords de Londres et de Paris qui actent, à l’automne 1954, la fin de l’occupation alliée de l’Allemagne et son entrée dans l’Alliance atlantique.

Le 4 février 1955, il refuse la confiance à Pierre Mendès France sur la politique nord-africaine, contribuant à la chute du cabinet. Il soutient ensuite le gouvernement d’Edgar Faure. À l’égard de la décolonisation, son positionnement est nuancé : il critique Pierre Mendès France pour sa politique tunisienne et marocaine mais appuie sa politique en Algérie.

Aux élections législatives anticipées du 2 janvier 1956, Chevigné est réélu à la tête d’une liste MRP, avec 19,2 % des suffrages exprimés. Son adversaire principal, le ténor du nationalisme français Jean-Louis Tixier-Vignancour, est lui aussi élu. Au Parlement, Chevigné s’inscrit dans la majorité du gouvernement Guy Mollet sur la crise de Suez à l’automne 1956 : il appuie Guy Mollet lors de l’expédition de Suez et défend les droits d’Israël. Il s’engage par ailleurs pour la construction européenne : Pierre de Chevigné se prononce en faveur de la construction européenne (traités CECA, CED, CEE).

Sur l’Algérie, où la guerre s’est intensifiée depuis novembre 1954, il préconise la création d’unités spécialisées dans la contre-guérilla, mais s’inquiète, dès 1956-1957, du basculement progressif des populations musulmanes hors de la sphère d’influence française. Il défend l’idée d’une réforme agraire, d’une loi-cadre transformant le statut de l’Algérie et, in fine, d’une fédération algérienne.

Ministre de la Défense (mai 1958) et la crise du 13 mai

Le 13 mai 1958, l’insurrection des Européens d’Alger et le ralliement de plusieurs hauts officiers, dont le général Jacques Massu, font basculer la République dans la crise la plus grave depuis 1944. Le 14 mai, Pierre Pflimlin, désigné président du Conseil, forme son cabinet. Pierre de Chevigné y entre comme ministre de la Défense nationale dans le gouvernement Pflimlin en mai 1958.

Son entrée en fonctions coïncide avec l’épreuve de force entre le gouvernement légal et le « Comité de salut public » d’Alger. Pendant les dix-huit jours que dure son ministère, Pierre de Chevigné mène une politique de fermeté à l’égard des officiers susceptibles d’avoir partie liée avec les insurgés d’Alger. Cette mesure assure le maintien de la souveraineté républicaine, tandis que le nouveau ministre de la Défense nationale, de Chevigné, se fait fort de mater l’insurrection en arrêtant généraux et colonels. Il prend notamment des mesures conservatoires contre plusieurs officiers généraux : Promu général de corps aérien en 1957, [le général Maurice Challe] est éloigné de Paris peu après le 13 mai 1958 par Pierre de Chevigné, ministre de la Défense Nationale du cabinet Pflimlin.

Ces mesures se révèlent cependant insuffisantes face à l’ampleur du basculement militaire et politique. Le 28 mai, Pflimlin remet sa démission au président de la République, René Coty. Charles de Gaulle est rappelé. Le 1er juin 1958, Pierre de Chevigné vote l’investiture du général de Gaulle (1er juin), les pleins pouvoirs et la révision constitutionnelle (2 juin).

Son ralliement à l’investiture est toutefois assorti de fortes réserves. Les conditions du retour de De Gaulle, qu’il juge entachées par la pression militaire et par les ambiguïtés des partisans de l’Algérie française, l’ulcèrent durablement. Il rompit avec l’homme du 18 juin. Il bascula alors dans une opposition résolue au magistère gaullien. Ancien fidèle, ancien Compagnon de la Libération, il sort du gaullisme par fidélité même à ce qu’il considérait être l’éthique de la France libre. Cette rupture conditionne la fin de sa carrière nationale : les élections législatives de novembre 1958, sous une nouvelle loi électorale, lui sont défavorables et il perd son siège de député.

L’élu local des Pyrénées-Atlantiques (1958-1976)

Privé de mandat national, Pierre de Chevigné se replie sur ses fonctions locales, qu’il avait conservées tout au long de la IVe République. Il reste maire d’Abitain jusqu’en 1965, conseiller général du canton de Sauveterre-de-Béarn jusqu’en 1976. Il est aussi président, de 1964 à 1976, du Conseil général des Pyrénées-Atlantiques.

À ce titre, il accompagne la modernisation du département : développement touristique de la côte basque, équipements ruraux du Béarn, infrastructures de transport. Il s’efforce de préserver le tissu d’un territoire tiraillé entre l’attraction du littoral et la déprise montagneuse. Son ancrage dans l’aristocratie béarnaise, son passé d’officier et son engagement local lui confèrent une autorité reconnue par delà les partis.

Président du Conseil général des Pyrénées-Atlantiques, il est aussi gouverneur général honoraire de la France d’Outremer et administrateur de l’Union des Blessés de la Face (Gueules Cassées). Ce dernier engagement, auprès de l’association fondée en 1921 par les grands blessés faciaux de la Première Guerre mondiale, n’est pas sans lien avec son propre passé d’officier plusieurs fois blessé.

Pierre de Chevigné se retire de la vie politique active en 1976. Il continue d’apparaître à diverses cérémonies de l’Ordre de la Libération, dont il est l’un des Compagnons survivants, et fait partie des derniers acteurs de la France libre à témoigner devant les historiens. Il accorde plusieurs entretiens à des chercheurs travaillant sur la France libre, la guerre d’Indochine ou les institutions de la IVe République.

Pierre de Chevigné est décédé le 4 août 2004 à Biarritz, à l’âge de 95 ans. Il est inhumé au cimetière d’Abitain (Pyrénées-Atlantiques), dans la commune dont il aura été maire pendant 30 ans cumulés.


Ses distinctions principales font de lui l’une des figures les plus décorées de sa génération : Grand-croix de la Légion d’honneur, Compagnon de la Libération par décret, Croix de guerre 1939-1945 avec trois citations à l’ordre de l’armée au titre de la campagne de France, Médaille de la Résistance française avec rosette par décret du 31 mars 1947.

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